Mokapop

avril 28, 2012

Grève et confiance

Filed under: Uncategorized — mokawi @ 9:17

Il y a quelques années, quand j’ai emménagé à Montréal, j’ai eu un coloc français; un garçon bien rangé dont je garde le meilleur des souvenirs. Un jour, en rentrant très tard du métro, je le croise devant la fruiterie arabe du marché Jean-Talon, qui, à l’époque, était ouverte jusqu’à minuit. En contemplant les étalages fermés du marché, il me dit: « Je ne peux pas croire que personne ne vient voler. En France, il faut que les producteurs ramènent leur marchandise tous les soirs et tous les matins, sinon il ne reste plus rien le matin venu. » Mais on est au Québec. Ici, on ne barre pas nos portes, on laisse nos étalages de fruits à la vue de tout le monde, et on fait confiance.

Ça marche assez bien. Prenez un autre exemple. Des connaissances de ma famille en France – un couple, dont l’homme est plutôt âgé – avaient une femme de ménage. Un jour, leurs enfants leur demandent de la mettre à la porte: « Mais maman, elle brise nos choses! On est certain qu’elle fait exprès! » Mais voilà, la loi ne permet pas de renvoyer une femme de ménage. Vous pouvez toujours inventer quelque chose sur votre situation financière, mais alors vous ne pouvez certainement pas en engager quelqu’un d’autre. Comme madame n’avait aucune envie de faire elle-même le ménage pour ses trois garçons et son mari dans une maison de 4 étages (oui, ça me choque aussi qu’ils n’aient pas offert leur services, mais c’est la France), vous comprendrez qu’ils ont eu pour réponse une fin de non-recevoir. Mais on parle ici de trois futurs ingénieurs. Ils mettent donc des caméras un peu partout dans la maison, et jackpot! Non seulement ont-ils des images de la dame en train de casser les CDs des garçons, mais ils l’ont prise en train d’examiner les finances de la maison – même en France, c’est un motif valable pour renvoyer quelqu’un. Seulement, il est aussi illégal de filmer ses employés. Bref, madame fait désormais le ménage.

Évidemment, ces lois répondent aux besoins, fort réels, de protéger les travailleurs. On peut se douter que l’amour particulier des français pour la hiérarchie a mené à certains abus. Cependant, dans ce régime de loi, du point de vue de l’employeur, une embauche comporte des obligations plus indéfectibles que le mariage. Autant dire qu’ils sont frileux. Du coup, le marché de l’emploi est très défavorable à ceux qui en cherchent, ce qui explique le taux de chômage catastrophique chez les jeunes, mais aussi que les firmes ne ressentent pas le besoin de convaincre leurs employés de rester. Les conditions de travail se dégradent alors, et il faut d’autres lois, encore, pour protéger les travailleurs.

Tout aurait été plus facile en France si les patrons ne s’étaient pas mérité la méfiance des travailleurs, et s’ils ne s’étaient mis à leur tour à se méfier de ces derniers. En plus des conséquences économiques de mettre le tiers des jeunes au chômage, les français n’auraient sans doute pas à vivre la confrontation ethnique qu’ils vivent maintenant.

Ce à quoi je veux en venir ici est ceci: l’attitude du gouvernement – et plus généralement, le projet de « révolution culturelle » des Bachand, Bouchard, Desmarais et cie – en est une qui alimente la méfiance. Évidemment, il y a le ton arrogant et condescendant, de même que les tactiques divisives du gouvernement. Mais surtout, l’absence de justification solide est préoccupante. Le Québec, à la suite du rapport Parent, devait s’engager dans la voie de la gratuité scolaire, et les tarifs môdiques que j’ai payé en 2005 s’en approchaient un peu. On ne change pas une politique de 50 ans, ancrée dans la révolution tranquille, sans raisons solides. Or pour toute défense, le gouvernement a invoqué la compétition avec les universités hors du Québec.

De fait, il s’est rapidement avéré que l’on fait plutôt bien à ce niveau, malgré les transactions douteuses des administrations universitaires. De plus, on a découvert que la hausse, loin de rapporter de l’argent, pourrait coûter cher. Les diplômés universitaires sont les vaches à lait du ministère du revenu; ils rapportent chacun 50% de plus que les diplômés collégiaux (soit 375 000$ de plus), et vu que l’économie en demande de plus en plus, cette situation ne risque pas de s’atténuer. L’investissement dans un diplômé est des plus rentables.

Pour justifier qu’on préfère une autre dépense à un investissement aussi sûr et aussi rentable, il faudrait un dossier béton. Or il n’y en a pas. Comment expliquer alors le choix et l’attitude du gouvernement? C’est là que la collusion et la corruption entrent en ligne de compte. L’idée d’une classe dirigeante poursuivant son propre agenda au détriment du reste du Québec devient crédible, et l’attitude du gouvernement, qui semble déterminé à faire distraction, ne fait que reforcer cette impression.

La CLASSE est désormais, de loin, le mouvement étudiant dominant dans la grève, et la FEUQ elle-même s’est radicalisée, au point où, selon l’aveux de Martine Desjardins, la seule différence de position repose sur l’importance accordée à la lutte pour la gratuité scolaire. La reconnaissance de la lutte des classes est centrale dans toutes les positions étudiantes, car cette théorie semble la seule façon rationnelle de rendre compte du refus du gouvernement. Jean Charest et Line Beauchamp sont en train de donner une forte conviction à toute une génération que la classe dominante veut l’asservir par l’endettement, même si ça va contre l’intérêt général.

Que ce soit le cas ou non, personne ne gagne à diviser ainsi la société et à instaurer la méfiance. Si le gouvernement ne recule pas, et si les Desmarais et cie ne délaissent pas leur projet de « révolution culturelle », on s’en va tout droit vers un affrontement qui risque de miner la confiance que les québécois ont les uns envers les autres.

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