Mokapop

novembre 12, 2008

Le « On » québécois

Filed under: Cultures, Philosophie — mokawi @ 3:42

Il y quelques jours que s’est close au musée canadien de la guerre l’exposition « Médecine mortelle », qui porte sur la médecine eugéniste nazi, mais ce soir, dans le bus, il y avait encore des pancartes pour l’annoncer. Pour vendre sa salade, le musée a choisi des citations de médecins et d’officiels nazis, et lettres sobres sur fond blanc. Les citations ne sont pas très impressionantes: on sent la lourdeur de la bureaucratie. Par exemple:

One was purified because one was considered inferior.

« Fut purifié celui qui est considéré inférieur ». Mais la raison pourquoi j’ai donné la version anglaise (parce que vous vous doutez bien que le français était tout juste à côté), c’est le « one », qui se traduit certainement en allemand par « mann ».

Ça m’a rappelé mes cours d’existentialisme, que j’ai suivi en anglais. Le prof, un francophile, traduisait le « das Mann » d’Heidegger par « the they », mais donnait aussi sa traduction française—« le on »—qu’il jugeait beaucoup plus juste. De fait, il y a deux choses dans le « das Mann » heideggerien: d’une part, « das Mann » est proche de je et lui appartient presque, parce qu’il est une convenance que je doit intégrer dans sa vie; d’autre part « das Manna » est loin de je parce je n’est pas imputable pour les jugements de « das Mann ». On peut donc dire que le sens de « das Mann » est double: une appartenance à soi et une altérité.

Le « they » anglais a donc ceci de mauvais qu’il traduit très mal l’aspect « appartenance » du concept, ce que le « on » français traduit beaucoup mieux. Qu’en est-il cependant du « on » québécois? Car bien qu’on le remarque peu, l’usage du « on » est très différent de ce côté-ci de l’Atlantique. À l’oral, il a complètement remplacé la première personne du pluriel!

Étant devenu un pronom de la première personne, le « on » d’ici n’est donc plus approprié pour traduire le « on » heideggerien. Et à vrai dire, l’absence du « on » heideggerien dans le langage d’ici traduit peut-être quelque chose de concret: les québécois s’approprie très intemement le « on ». Au Québec, « on » pense comme « je »; et autant « je » que « nous » sont imputables de « on ».

La cause et la conséquence de ceci, c’est que le « on » québecois est un peu la famille de pensée qu’on choisit: par exemple, ceux qui méprisent la politique étrangère de George W. Bush. Bizarrement, tous ne réalisent pas que ce choix par eux et leur entourage n’est pas le choix de tout le reste de l’univers, ce qui amène des situations cocasses, et parfois même de l’exclusion. Mais il faut avouer que cette bizarrerie résulte d’un paradoxe inhérent au « on » approprié par je: on ne peut accorder a priori les choix de l’individu et les choix d’une collectivité.

Par ailleurs, cette appropriation du « on » rend les québecois assez susceptibles lorsqu’on critique leur nation, et ce parce qu’ils ont à y répondre personellement; et bien que, tout le monde étant imputable, les examens de conscience collectifs soient ici monnaie courante, ils ne se conduisent pas toujours avec le détachement nécessaire à l’analyse scientifique.

Bref, je n’ai jamais trop compris pourquoi les médias ont fait tout un plat de ce fameux « nous » québecois: le « on » est beaucoup plus représentatif du Québec et beaucoup plus intéressant. Il représente bien le côté entier et un peu naïf de l’ethos québécois. Et, à tout prendre, je l’aime bien, ce « on » paradoxal.

septembre 28, 2008

Le Rocket sur CBC

Filed under: Cultures, Diversions — mokawi @ 3:29

L’année du centennaire du CH s’annonce très forte. En plus d’un premier trio intact, on a une assez bonne idée de ce que Tanguay va pouvoir apporter au second, et Lang a l’air capable de mettre le troisième à un fort niveau.Tender, qui a maintenant 21 ans, va probablement connaître une annàe charnière. Il s’est présenté au camp d’entraînement avec un coup de patin nettement amélioré, et on pourrait croire qu’il commence à prendre son travail plus au sérieux. Bref, trois trios de rêve, et un solide quatrième avec Laraque, Kostopoulos et Bégin. En défense, c’est aussi brillant que l’an passé. Sur papier, une équipe très solide.

On s’entend que ça ne durera pas, en revanche: huit joueurs sont dans leur dernière année de contrat, dont Kovalev, Koivu et Tanguay. Kovalev et Koivu reçoivent entre 4 et 5 millions par ans, autant dire des pinottes: la caisse va sauter l’été prochain. Mais avec ce que les jeunes ont montré à date dans les matchs hors-concours, ce n’est pas si tragique. Les Weber, Maxwell, Pacioretty et D’agostini sont vraiment chaud. Ils vont cogner à la porte l’an prochain, et pas à peu près.


Le centennaire, c’est aussi le retour des fantômes. Le CH a une longue histoire, mais c’est dans la décennie qui a précédé la révolution tranquille qu’il s’est, pour ainsi dire, cimenté dans l’imaginaire québécois.

Dans la mythologie québecoise, on retrouve énormément de personnages fort, altruistes et humbles, qui incarnent les valeurs de la classe ouvrière canadienne-française. Louis Cyr, Jo Montferrand et Dollard-des-Ormeaux sont de ces héros, mais le Rocket est sans aucun doute celui qui a le mieux incarné cet idéal. L’émeute qui a eu lieu lorsque le Rocket s’est fait radier des séries de 1955 pour avoir frappé un juge de ligne qui l’empêchait de se protéger des coups d’un joueur des Bruins était vraiment une manifestation d’une lutte raciale.

Charles Binamé a fait un film sur le Rocket il y a quelques années. Comme beaucoup de films de Binamé, l’ambience est excessivement chargée et centrée autour d’un seul théme. Et ce théme, dans Le Rocket, c’est précisément celui-là: le Rocket en héros canadien-français typique, le combat mythologique entre l’authenticité et la force contre la ruse, la lâcheté et l’hypocrisie incarné dans une lutte de classe. Eh bien, ce film, qui dépeint l’anglophone comme une sorte de monstre suffisant, il jouait entre 19h et 20h30 un samedi soir sur CBC, la télé publique anglophone. Et je parirais très cher que c’était un choix motivé par l’audimat, parce que CBC compte énormément sur le hockey pour faire concurrence aux chaines américaines sur le territoire canadiens.

Imaginez un peu Télé-Madrid passer l’équivalent sur la répression des Basques ou des Catalans. Ou la télé chinoise passer un film apologétique sur le Dalai-lama. Imaginez Fox ou NBC passer l’équivalent sur Puerto Rico. Je peux me tromper, mais je pense qu’il y a peu d’endroits dans le monde où on peut faire ça. Il y a certainement la France, mais comme critiquer son pays est un passe-temps national, ce genre de chose n’a pas la même portée. Le Royaume-Uni, peut-être? Les récents changements constitutionnels en faveur du Pays de Galle et de l’Écosse semblent montrer quelque chose. La Finlande? Il y a peu d’endroits, en tout cas.

juin 16, 2008

Chaotique copyright

Filed under: Arts, Cultures, Politique — mokawi @ 12:55

J’ai fait un post l’autre jour sur cet article de Rasmus Fleisher sur l’avenir du copyright, mais il n’est apparemment pas sorti, et on s’en fout parce que je ne disais rien d’autres que d’aller le lire. Il y a eu deux réponses à date, une qui s’accordait globalement avec Fleisher, et une autre écrite par Doug Lichtman qui le critique de façon très acerbe.

Globalement, je suis très d’accord avec Fleisher. En fait, je suis probablement beaucoup plus anarchiste que m. Fleisher: je crois qu’il est grand temps non seulement d’arrêter d’étendre à tout prix la propriété intellectuelle sur internet, mais aussi de limiter son utilisation notamment dans les brevets. Ce n’est cependant pas de quoi je veux parler ici.

Lichtman critique Fleisher sur la base de deux arguments: 1) les pertes de revenu frapperaient davantage les artistes de « niche » (qui ne participent pas de la culture de masse), feraient baisser la diversité et la qualité artistique et 2) Fleisher ne donne pas vraiment de contrepartie de la culture de téléchargement.

En ce qui concerne le premier point, Lichtman ne nous donne aucune information sur la chose, mais il semble plutôt que ce soient les artistes mainstream qui y goûtent à date. Dans une émission de Bandeapart.fm (la radio alternative de Radio-Canada), on mentionnait qu’alors que les ventes chutaient dans l’industrie en général, les ventes de disques québécois augmentaient. Idem, comme le mentionnait Fleisher, pour les revenus des performances live. Par ailleurs, les artistes marginaux sont généralement très heureux de la diffusion que leur donne internet, diffusion que jamais les autres médias, beaucoup trop centralisés autour d’une culture de masse, n’avaient jamais pu leur donner. On voit même apparaître des groupes qui auraient sombré dans l’oubli avant internet: Les amis au Pakistan, par exemple.

Dans un monde où le net serait libre de copyrights, il faut le concéder à Lichtman, il serait sans doute plus difficile de lever les moyens pour les grosses productions, comme Spartacus et Halo. Mais c’est précisément des aspects de la culture mainstream qui souffriraient, et pas les pauvres de petits pauvres, comme le pense Lichtman.

Quand au deuxième point, rappelons que, selon la formule de Lichtman, la protection de la propriété intellectuelle vise à créer un climat favorable à la création. Or les artistes (du moins les musiciens, qui sont les plus touchés) sont précisément pour le téléchargement parce que ça leur donne davantage accès à du matériel inspirant, en plus bien sûr de se donner un large auditoire. Pour quelqu’un qui aime passionnément la musique, tout ce qui peut aider sa propagation est une bonne chose.

Comme le dit Pheek:

C’est pourquoi il faut revenir à ce qu’était notre but premier en faisant de la musique: avons-nous commencé à créer pour plaire, pour faire de l’argent, pour nous faire connaître ou parce que nous aimons faire de la musique?

[…]

Créer ne devrait pas être une histoire de couilles, mais bien d’avancement de l’art et d’embellissement, chacun à sa façon, de son entourage immédiat et lointain, sans vivre dans la peur de perdre ce qu’on a. Pensez-y, la musique qui se multiplie pour rejoindre un grand nombre de gens relève pratiquement du miracle et n’est, en fait, qu’une culture qui s’étale selon les goûts du moment. Ce n’est pas une perte, c’est la multiplication totale. Un rêve de réunir une foule, en un court laps de temps.

Le principe le plus élémentaire de l’art et de la connaissance, c’est qu’ils doivent être diffusés. Le copyright sur les médias physiques aidait à leur distribution, mais il joue le rôle inverse sur le net. C’est pourquoi, à terme, il devrait mourir.

mars 10, 2008

Salaires: l’écart entre hommes et femmes s’accentue

Filed under: Cultures, Philosophie — mokawi @ 3:56

Malgré les efforts soutenus de millions d’individus, de milliers d’ONG et de très nombreuses autres institutions, malgré le fait que les femmes sont maintenant plus instruites que les hommes, malgré le fait que les femmes font davantage passer leur carrière avant leur famille, et donc, à l’encontre de toute logique, l’écart salarial entre les deux sexes se creuse.

En ce lendemain du jour de la femme, on ne peut que se sentir impuissants devant de tels résultats. Il est difficile de penser à un enjeux de société qui a connu une attention aussi constante dans les dernières décennies (à part évidemment la fameuse « question nationale » pour les canadiens et surtout les québecois). Autant dire qu’il s’agit d’un échec retentissant.

Pourtant, on sait tous que la chose aura très peu de répercussion dans les médias, au près de la population et même dans les efforts des activistes qui veulent améliorer le sort des femmes. La cause n’est pas le manque d’intérêt de la population—après tout, on est tous homme ou femme, et donc on est tous concernés—mais un puissant mélange d’impuissance, de bonne volonté et de mauvaise rhétorique. Impuissance, car personne ne sait trop comment réagir, personne ne connaît de solution. La bonne volonté, parce que nous craignons que de trop publiciser cet échec spectaculaire ne vienne compromettre les efforts de ceux qui promeuvent des meilleurs pratiques en matière d’embauche.

La mauvaise rhétorique, c’est l’ensemble du soi-disant message féministe tel qu’il nous parvient à nous, humble public, et qui nous encourage à garder un peu stupidement le cap.

Prenons, pour fins de comparaisons, la rhétorique d’Aristote, qui est toujours un canon actuel, même si ce n’est qu’un canon parmi d’autres. En gros, Aristote préconise une forme de dialogue qui s’étend à toute la cité. Pour convaincre quelqu’un de quelque chose, vous prenez des valeurs communes, vous ajoutez des faits et circonstances connues de tous, et vous dérivez des conclusions. Si vous voulez convaincre les gens de délaisser une idée, vous devez les convaincre que la déduction qui amène à la conclusion est invalide, ou qu’une ou plusieurs des prémisses sont invalides.

Par opposition, le soi-disant message féministe (c’est-à-dire ce que les médias nous présentent souvent comme tel) ne considère jamais son auditoire comme autre chose qu’un enjeux et un objet. Comme personne ne nie le bien-fondé du projet d’amener la femme à égalité avec l’homme, mais que des indicateurs indiquent encore une grande iniquité, alors c’est que le problème est dans l’inconscient, collectif et individuel. Donc c’est à une élite éclairée de nous guider vers une pensée véritablement égalitaire. Nous en revanche, le public, nous sommes des brebis malades qui désirons la rédemption et ne savons pas comment y parvenir. En cet état, notre discours est douteux, à peine digne d’oreille, car avoir grandi submergé dans la pensée patriarcale nous empêche de penser le féminisme convenablement.

Mais n’avons-nous pas grandi dans la pensée patriarcale? Y a-t-il quelqu’un d’assez pur pour y avoir échappé? Certes non, mais en y mettant beaucoup de persévérance et de ténacité, certains révolutionnaires peuvent aspirer à la pureté après avoir analysé chacun de ses gestes, chacunes de ses pensées pour les soustraire à l’influence du vilain. Donc celles et ceux qui sont aptes à nous éclairer sont des fanatiques, et comme tout fanatique, ils sont aussi orthodoxe. C’est pourquoi ce discours ne semble pas s’être renouvellé depuis la révolution tranquille.

Je ne sais pas exactement la cause du recul, mais je sais une chose: un discours qui objectifie son public—et surtout les femmes, puisqu’elles ont été plus touchées que les hommes par les nouvelles normes sociales et qu’elles sont devenu l’auditoire-cible de ce discours—et qui ne se renouvelle pas est certain de s’essouffler. Même lorsqu’une écrasante majorité supporte ses idéaux fondamentaux.

décembre 14, 2007

Les dieux du Marché ont soif

Filed under: Cultures, Politique — mokawi @ 3:18

Le Canada est scène de deux procès assez significatifs: celui de Conrad Black, ex-magna de la presse, et celui de Brian Mulroney, ancien premier ministre fédéral.

Dans le premier cas, le procès concerne le vol de 6,1 millions de $ et une tentative d’obstruction de la justice. Conrad Black a cependant surtout été condamné pour ses travers moraux, que ça soit de la part des médias, de ses confrères, de ses associés ou même de la juge Amy St. Eve, qui vient de le condamner à 6 ans et demi de prison.

Dans le second cas, il s’agit de versements assez troubles alloués au premier ministre pour d’énigmatiques services rendus alors qu’il était en fonction et d’autres versements bien moins troubles alloués au parti conservateur à la même époque par un homme d’affaire corrompu, Karl-Heinz Schreiber. Comme le fait remarquer Chantal Hébert dans le Toronto Star, le transactions impliquant Mulroney n’étaient certainement pas aussi scandaleuses à l’époque où elles ont eu cours qu’aujourd’hui. Mais ce n’est pas non plus le cas de malversations de Conrad Black. Là où les politiciens canadiens ont essuyé le scandale des commandites et la commission Gomery, le monde des affaires en Amérique du Nord a connu le procès d’Enron. Dans un domaine comme dans l’autres, les lois protégeant l’intégrité du système ont été étendues et renforcées.

La raison est probablement dans le marché. En enlevant de l’argent qui aurait pu retourner dans le système, Black pipe les dés. Les investisseurs doivent ajouter à leur calculs la possibilité d’être floués, de sorte qu’ils investissent moins. De la même façon, on s’entend de plus en plus pour croire que les lobbies minent la démocratie plutôt que de la stabiliser, et les lois envers les contributions aux partis politiques sont de plus en plus contraignantes.

Il semble que la main invisible soit devenu un modèle dominant, et la dictature des démagogues
n’est plus la menace qu’elle a déjà été. Dans le marché de l’investissement comme dans le marché des votes,
le meilleur gouvernement, c’est le gouvernement minimal. Black et, dans une moindre mesure, Mulroney
représentent la vieille aristocratie qui « paternisaient » le système. Ils ne sont pas de grands coupables;
leur faute est de ne pas gouverner selon la nouvelle règle, mais leur sacrifice est un message à tous ceux
qui voudraient se croire plus malins que la main

juin 14, 2007

Citation du jour

Filed under: Cultures, Histoires à coucher dehors — mokawi @ 5:17

J. Spangenthal-Lee, du journal The Stranger, a fait la visite d’un mosquée de Seattle:

On my way out of the building, the friendly young man wanted to know if I had any questions about Islam. I asked where all the women were. A smile crept across his face. « Okay, it’s like this: When we pray, we bow. If the women were in there… you know, your face would be… » We both laughed. Apparently, women are in the basement because no matter how devout a man might be, there is no power greater than Allah… except a woman’s ass.

Ce que ne comprend pas m. Spangenthal-Lee, c’est que c’est la puissance d’Allah lui-même qui est incarnée dans le charme redoutable des culs et autres parties de l’anatomie des musulmanes et dans la libido implacable et dans la vitalité sexuelle époustouflante des musulmans.

juin 2, 2007

La journée du bloggage maghrébain

Filed under: Cultures, Politique — mokawi @ 8:05

Amine, qui a si peu charitablement jugé mon article sur les accommodements raisonnables, participe à la journée du bloggage maghrébain organisée par Big Trap Boy, qui se veut une initiative pour le Grand Maghreb uni.

Une bonne occasion de voir ce que les Maghrébain eux-même pensent du Maghreb. Évidemment, c’est souvent laudatif et « frêres unissons-nous », puisque c’est le thème, mais il y a des contributions de gens qui tiennent à leur nationalité et à leur diversité culturelle, comme Tarek et Nadia, tous deux Tunisiens. Suivant la loi dialectique qui veut que la contribution la plus intéressante soit la contribution dissidente, ce sont les contributions que j’ai préféré. Mais regardez les autres, ne vous gênez pas, il y en a une cinquantaine, et je n’en ai lu qu’une quinzaine. La liste des contributions est ici.

mai 24, 2007

Accommodements déraisonnables

Filed under: Cultures, Politique — mokawi @ 12:25

Je reviens tout juste de camp de printemps, assez meurtri merci parce que j’ai passé toutes mes nuits à bavarder jusqu’à 4h du matin avec une très charmante personne alors que je me levais à 6h le lendemain. En fait, j’ai le cerveau dans les vaps à cause de la grippe subséquente, donc j’implore votre clémence pour mes inexactitudes et mes éventuelles fautes.

Comment le « politiquement correct » peut devenir accommodement déraisonnable

Autrement, le camp a été une franche réussite, notamment parce que la formule de faire travailler ensemble tous les groupes d’âge a bien fonctionné. Néanmoins, notre chef de groupe nous a rapporté qu’un parent avait critiqué le fait qu’on utilise le mot « voler » dans les règles du grand jeu de la fin de semaine, et demandé qu’on le remplace à l’avenir par des mots comme « prendre ».

La logique derrière cette requête est inspirée d’une compréhension approximative de la pensée humaniste des années soixante, qui voudrait faire passer toute la construction de l’individu par le langage. L’idée est que la cognition du bien et du mal se fait par assimilation du réel à des « tags », comme le mot « voler »: en permettant à l’enfant de jouir (i.e.: faire avancer son équipe) d’un acte qu’on identifie comme « vol », on lui enseignerait à jouir de tout acte qu’on appellerait voler.

Or, à ce train-là, tous les jeux seraient plus aptes à pervertir l’enfant qu’à lui enseigner à être quelqu’un de bien: au soccer et au hockey, on doit battre l’adversaire et lui prendre le ballon ou la rondelle, au ballon chasseur ou au ballon chinois, il faut carrément le tuer, au « singe au milieu », il faut que celui du milieu vole la balle… À ce compte, il ne resterait que le haki.

Pourtant, on continue de croire à la mission éducative des jeux. Pourquoi? En mettant en jeu des situations indésirables (danger de « mort », guerre entre clans, etc.), on crée un stress artificiel où l’enfant doit utiliser toutes ses ressources pour s’en sortir. Et dans un jeu bien construit, il réalise que ses ressources les plus efficaces, c’est l’esprit de groupe, la coopération, le travail et l’effort, et que ses plus grands dangers, c’est la malhonnêteté, la tricherie et tous les autres trou-de-cul-ismes.

Néanmoins, la première réaction de notre chef de groupe, qui est pourtant une femme très intelligente, a été de manifester son accord avec la critique.

Je ne suis pas sûr qu’elle eût eu la même réaction si elle n’avait pas été aussi épuisée par le camp, mais je crois que cette attitude est néanmoins symptomatique de deux choses. Tout d’abord, de la pression qui est exercée sur l’éducateur: les parents se sentent le droit d’exiger des éducateurs qu’ils suivent les principes pédagogiques qu’ils considèrent comme « justes », parce que les éducateurs leur donne généralement raison, mettant leur propres principes au second plan. L’idée est que l’enfant appartient à ses parents, ce qui est évidemment faux: comme l’enfant une fois éduqué est un citoyen, et appartient à sa société, il est raisonnable de penser que son éducation, du moins son éducation sociale, devrait appartenir à la société. En ce sens, les suggestions des parents devraient être retenues comme telles, mais ne devraient pas avoir valeur de paroles du souverain.

La différence générationnelle

Ensuite, il y a, je crois, quelque chose de générationnel. Les voix, unanimes, qui se sont élevé contre l’accommodement, étaient les voix des animateurs de ma génération et de celle de ceux qui n’ont que dix ou quinze ans de plus que moi. Pour ma part, l’accommodement était si clairement et si instinctivement insensé que j’aurais sans doute renvoyé les parents à leurs oignons même dans un état de fatigue et de maladie dix fois pire que celui dans lequel j’ai terminé le camp. En revanche, j’aurais facilement vu mon père, ma mère ou d’autres animateurs de la même génération réagir de la même façon que mon chef de groupe—comme quoi ce n’est pas un cas isolé.

Je crois qu’il y a quelque chose là. La génération de mes parents est encore attachée à une transcendance—celle des principes de la démocratie—qui remplace en quelque sorte les principes légitimés autrefois par la religion. Dans cette mesure, l’individu et ses droits sont sacrés. Laisser l’enfant à la société plutôt qu’à l’adulte serait alors une atteinte aux droits de cet adulte à élever ses enfants selon les valeurs qu’il épouse, et une atteinte aux droits des minorités de manifester leur différence.

Évidemment, dans la pratique, ce genre de principes pose de nombreux problèmes, qui apparaissent de façon beaucoup plus éclatante dans la sphère pédagogique: j’ai mentionné le stress sur les éducateurs; on peut ajouter le conflit entre différents systèmes de valeurs et la difficulté d’organiser une classe alors que la légitimité de chaque activité peut être à tout moment questionnée.

Ajoutons à ceci que toutes les menaces qui se sont montrées à nous, jeunes québécois, ont toujours semblé venir de fondamentalisme basés sur une transcendance. Ajoutons encore à ceci que la mort du communisme donnait toute la place à une conception du monde néo-libérale, où les problèmes se règlent à la base, dans la sagesse naturelle des interactions humaines, plutôt que dans la lourde intervention de l’état, qui ne pouvait s’empêcher, en changeant la donne, de créer des effets pervers ailleurs dans le système.

La solution qui  s’impose, dans un tel cas, est une pensée immanentiste, qui cherche ses réponses dans le monde plutôt que dans les cieux de principes fondamentaux. Plutôt que de synthétiser le bien ex nihilo puis d’y faire s’y accorder le réel, il s’agit plutôt de synthétiser le bien à partir du réel—ou plutôt à partir de ce qu’il y a de meilleur dans le réel. Du coup, la capacité à faire le bien relève davantage de la capacité à prendre les bonnes décisions suivant une bonne vision, que de la capacité à être absolument fidèle aux principes.

La menace de l’Islam

Dans de telles circonstances, il est clair que lorsque vient en jeu la guerre idéologique que nous a déclaré l’Orient musulman, la réaction diffère. J’ai l’impression que ceux de la génération de mes parents vont soit vouloir tenir à leurs idéaux jusqu’au bout, quitte à laisser une place dangereuse aux valeurs musulmanes, soit rejeter carrément tout Islam et repositionner leur foi en la démocratie sur une foi en les valeurs occidentales voire chrétiennes ou catholiques d’une façon un peu kantienne.

À l’opposé, notre génération va soit se baser sur son expérience du multiculturalisme dans l’éducation et déduire que les problèmes d’accommodements raisonnables se doivent d’être résolus dans le détail, par le bon sens des individus, soit considérer sans subtilité qu’il y a une guerre à gagner, et que tout ce qui peut nous aider à la gagner est bon à prendre.

Je crois évidemment que la meilleure attitude est celle qui consiste à faire confiance à la sagesse populaire. La guerre idéologique n’a d’intérêt que pour les extrémistes musulmans, qui motivent ainsi des jeunes gens à joindre leur rang et qui leur donne une voix au niveau international. Les frottements sont inévitables, mais du moment où on les constate et où on les reconnaît, leur solution va venir dans le particulier. La menace n’est pas assez grande pour qu’il faille convoquer l’armée de l’air.

mai 7, 2007

Sarkozy, économie et littérature antique

Filed under: Cultures, Politique, Uncategorized — mokawi @ 8:22

Je dois vous admettre, amis qui détestez certainement très franchement le candidat de l’UMP, et désormais président de la république, que je suis resté un peu perplexe face à au petit Sarko. Évidemment, il a l’air d’un véritable trou du cul, de la race de ces petits bonshommes qui compensent leur taille lilliputienne par une agressivité démesurée. Évidemment, il est excessivement provocateur quant on en vient aux banlieues, et son attitude le conduit tout droit à la catastrophe. En fait, je suis surpris de ne pas encore avoir entendu parler d’émeutes massives.

Mais la condition économique de la France demande un virage à droite, de toute urgence. L’économie moderne se définit comme une tentative de concilier la liberté individuelle de s’accomplir dans l’activité qui nous plaît avec le bien commun, propre à un état entier. L’avantage du capitalisme était de pouvoir donner à chacun l’espoir d’occuper l’emploi qui lui plaît; le prix à payer était l’inégalité économique: le chômage—surtout en période de crise—et la pauvreté. L’avantage du communisme économique était le plein emploi et l’absence d’inégalité économique (sauf peut-être pour les dirigeants), et le prix à payer était dans la rigidité d’une économie contrôlée à tous les niveaux par l’état, qui limitait l’innovation. La France a, semble-t-il, choisi une voix entre les deux, prenant un modèle économique capitaliste, et l’encadrant massivement avec des lois.

Le résultat est fascinant. Les lois destinées à protéger les travailleurs ont fait d’un emploi acquis un nid douillet, certes, d’où on ne saurait déloger l’employé, mais ce faisant, elles ont découragé l’emploi. Les entreprises, craignant d’engager des candidats ne leur convenant pas, ont appliqué des politiques d’embauches hyperboliquement conservatrices, ce qui a nuit beaucoup à ceux qui n’avaient pas d’emploi. De sorte que si quelqu’un se fait offrir un emploi en France, il y a de fortes chances qu’il le prenne, même si ce n’est pas exactement ce qui l’intéresse, et s’il ne trouve pas d’intérêt à son nouveau travail, l’employé en question sera plus frileux à se trouver un nouvel emploi, parce que le marché de l’emploi est mauvais. Par ailleurs, la politique conservatrice des entreprises les fait préférer les enfants issus de milieux aisés, qui représentent un moindre risque et encourage des pratiques comme le népotisme, qui est un fléau en France.

Il est très difficile de renverser ces tendances par de nouvelles lois. Dans un effort de contrôler la distribution des emplois et d’empêcher le népotisme, le gouvernement fédéral canadien a tenté un ambitieux programme de quantification des candidats. On a d’abord mis en place un questionnaire très élaboré (500 questions et plus) où on tentait d’évaluer l’expérience du candidat (« Avez-vous déjà utilisé Microsoft Word ou Corel Wordperfect? ») Évidemment, cette méthode a déjà ses limites: si vous utilisiez des logiciels semblables comme ThinkFree ou OpenOffice.org, vous êtes déjà hors circuit. Par ailleurs, le choix de réponse était modulé sur l’intensité de l’utilisation (jamais, parfois, souvent) et par la durée (jamais, 6 mois, 2 ans). Mais certains maîtrisent un logiciel super complexe en une journée, alors que d’autres ne seront toujours pas familier avec un outil après des années d’usage quotidien. Évidemment, il fallait aussi évaluer la compétence du candidat: normalement, on juge un peu par le CV et par les questions posées, mais ici, c’était impossible, puisqu’un CV est inquantifiable. Bref, on sort des tests: un test de communication écrite, un test d’intelligence et un test de personnalité. Le test de communication écrite est une rédaction qui doit résumer un texte, le test d’intelligence est un test de QI « light », avec trois dizaines de problèmes de trois types seulement qui sont des sortes de calculs logiques, et le test de personnalité est composé de questions du type « Votre collègue a fait un mauvais coup, allez-vous a) le dénoncer au patron, b) le convaincre de ne plus faire ce qu’il a fait, c) déposer une plainte à une autre instance ou d) vous fermer la trappe pour cette fois-ci? » dont toute personne intelligente répondrait nécessairement « ça dépend ». Évidemment, en plus d’être frustrant (en particulier le test de personnalité), ce test ne peut être adapté à chaque emploi—ce serait beaucoup trop laborieux—sinon peut-être par une voix qui reviendrait à délaisser aux patrons immédiats du candidat et à leurs adjoints le soin de mettre les critères sur papier, voix qui en plus d’être assez laborieuse pour ceux-ci, ne mettrait pas le candidat à l’abri du pistonnage. Le résultat est qu’on a jamais le candidat que l’on demande, et qu’il n’a jamais les compétences de l’emploi. Comme cette façon de prendre des candidats n’est pas la seule, mais qu’elle est la seule qui donne accès à la banque de demandeurs d’emploi du gouvernement, les employeurs du gouvernement font ont de plus en plus recourt à leur réseau pour trouver des candidats qualifiés.

Je ne crois pas que cette difficulté peut être surmontée. Même si on neutralisait la stupidité crasse qui a donné lieu à ce genre de dispositif, il ne ferait que mettre les mauvaises personnes au mauvais endroit au mieux, et au pire il créerait davantage d’inégalités en faisant des classes artificielles de « haut QI » ou de « haute personnalité » qui ne correspondent pas à des compétences réelles. Trouver le bon candidat est déjà un art, se limiter à ce qui est quantifiable est un handicap inacceptable à ce titre.

Il vaut donc mieux combattre le népotisme et la discrimination socio-économique ou raciale en ne donnant pas de raison pour l’utiliser. En ce sens, le virage économique à droite s’impose en France: si on donne aux entreprises le loisir de balancer les mauvais employés, le prix à payer pour un beau risque devient moindre. Si on établit des mesures de discrimination positive pour amener les employeurs à engager des gens issus de milieux défavorisés ou de minorités visibles, le risque devient aussi rentable que pour un candidat issu d’un milieu aisé.

Bref, j’aime la politique économique de Sarkozy. 

Le reste, j’aime moins. Ce que j’aime moins, ce sont des trucs comme ça:

« Vous vous fixez comme objectif de ne laisser aucun enfant sortir du système scolaire sans qualifications. Comment comptez-vous parvenir à cet objectif ?

– Par exemple dans les universités, chacun choisira sa filière, mais l’Etat n’est pas obligé de financer les filières qui conduisent au chômage. L’Etat financera davantage de places dans les filières qui proposent des emplois, que dans des filières où on a 5000 étudiants pour 250 places.

Si je veux faire littérature ancienne, je devrais financer mes études ? 

– Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes. »

Dans le domaine culturel, la France fait figure de modèle. Si elle coupe là, d’autres le feront. Mais le calcul me semble mauvais, même d’un point de vue purement utilitariste: Mozart a apporté beaucoup plus au monde que le monde ne lui a redonné, et je crois que le même raisonnement est valable pour l’ensemble des artistes et créateurs. L’argent que l’état leur donne sous forme de subventions ou de bourses est un investissement.

Mais les français ne sont pas des utilitaristes: le droit de créer est pour eux un droit inaliénable. J’ose espérer que Sarkozy ne bafouera pas ce droit pour avoir maladroitement simulé l’utilitarisme anglo-saxon qu’il a de toute façon compris tout de travers.

mars 12, 2007

Le Bailly!

Filed under: Cultures, Sciences humaines, Uncategorized — mokawi @ 7:35

Bonjour amis amateurs de langue, je vous offre aujourd’hui rien de moins que le dictionnaire grec ancien-français de notre ami Anatole Bailly. Il s’agit d’une version abrégée du début du siècle, tombée dans le domaine public. Pour un modique 35 megs de pdf, vous aurez accès à ce dico depuis le confort de votre maison sans même avoir accès à internet.
Si vous avez accès à internet en revanche, je vous conseille cette page, malheureusement assez bien cachée sur le site web de Perseus, qui vous permet de chercher dans l’incomparable dictionnaire de messieurs Liddell et Scott en utilisant les formes infligées (conjuguées, déclinées, contractes, etc.).

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