Mokapop

novembre 12, 2008

Le « On » québécois

Filed under: Cultures, Philosophie — mokawi @ 3:42

Il y quelques jours que s’est close au musée canadien de la guerre l’exposition « Médecine mortelle », qui porte sur la médecine eugéniste nazi, mais ce soir, dans le bus, il y avait encore des pancartes pour l’annoncer. Pour vendre sa salade, le musée a choisi des citations de médecins et d’officiels nazis, et lettres sobres sur fond blanc. Les citations ne sont pas très impressionantes: on sent la lourdeur de la bureaucratie. Par exemple:

One was purified because one was considered inferior.

« Fut purifié celui qui est considéré inférieur ». Mais la raison pourquoi j’ai donné la version anglaise (parce que vous vous doutez bien que le français était tout juste à côté), c’est le « one », qui se traduit certainement en allemand par « mann ».

Ça m’a rappelé mes cours d’existentialisme, que j’ai suivi en anglais. Le prof, un francophile, traduisait le « das Mann » d’Heidegger par « the they », mais donnait aussi sa traduction française—« le on »—qu’il jugeait beaucoup plus juste. De fait, il y a deux choses dans le « das Mann » heideggerien: d’une part, « das Mann » est proche de je et lui appartient presque, parce qu’il est une convenance que je doit intégrer dans sa vie; d’autre part « das Manna » est loin de je parce je n’est pas imputable pour les jugements de « das Mann ». On peut donc dire que le sens de « das Mann » est double: une appartenance à soi et une altérité.

Le « they » anglais a donc ceci de mauvais qu’il traduit très mal l’aspect « appartenance » du concept, ce que le « on » français traduit beaucoup mieux. Qu’en est-il cependant du « on » québécois? Car bien qu’on le remarque peu, l’usage du « on » est très différent de ce côté-ci de l’Atlantique. À l’oral, il a complètement remplacé la première personne du pluriel!

Étant devenu un pronom de la première personne, le « on » d’ici n’est donc plus approprié pour traduire le « on » heideggerien. Et à vrai dire, l’absence du « on » heideggerien dans le langage d’ici traduit peut-être quelque chose de concret: les québécois s’approprie très intemement le « on ». Au Québec, « on » pense comme « je »; et autant « je » que « nous » sont imputables de « on ».

La cause et la conséquence de ceci, c’est que le « on » québecois est un peu la famille de pensée qu’on choisit: par exemple, ceux qui méprisent la politique étrangère de George W. Bush. Bizarrement, tous ne réalisent pas que ce choix par eux et leur entourage n’est pas le choix de tout le reste de l’univers, ce qui amène des situations cocasses, et parfois même de l’exclusion. Mais il faut avouer que cette bizarrerie résulte d’un paradoxe inhérent au « on » approprié par je: on ne peut accorder a priori les choix de l’individu et les choix d’une collectivité.

Par ailleurs, cette appropriation du « on » rend les québecois assez susceptibles lorsqu’on critique leur nation, et ce parce qu’ils ont à y répondre personellement; et bien que, tout le monde étant imputable, les examens de conscience collectifs soient ici monnaie courante, ils ne se conduisent pas toujours avec le détachement nécessaire à l’analyse scientifique.

Bref, je n’ai jamais trop compris pourquoi les médias ont fait tout un plat de ce fameux « nous » québecois: le « on » est beaucoup plus représentatif du Québec et beaucoup plus intéressant. Il représente bien le côté entier et un peu naïf de l’ethos québécois. Et, à tout prendre, je l’aime bien, ce « on » paradoxal.

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