Mokapop

février 28, 2008

Xavier III

Filed under: Diversions — mokawi @ 5:52

J’ai été à la réunion d’aujourd’hui, à la grande surprise de tout le monde, qui croyait que je serais encore en cours. Xavier n’était pas là, pour une troisième soirée de suite.

À la fin de la réunion, on s’est réuni. J’ai appris que Xavier avait accusé son père de le battre, et que notre animateur responsable s’était entretenu avec sa mère. Le problème, c’est que Xavier attribue toujours aux autres la violence qui hante sans cesse son esprit, et que de surcroît il adore toute parole provocante qui peut lui attirer l’attention des adultes.

Mais un animateur l’a quand même pris au mot, en nous avouant que ça lui fournissait une explication pour bien des choses. C’est un fait: lorsqu’un enfant est dysfonctionnel de façon si originale, on ne peut s’empêcher de se demander pourquoi, dans l’espoir de trouver la solution. Ça expliquerait sans doute qu’il emploie autant la violence dans son discours, ainsi que son irascibilité lorsque les choses ne vont pas à sa façon. D’un père impatient à l’excès, il aurait pu apprendre à ne donner aucune chance à la vie, à s’en choquer très, très vite. Si on croit que son père le laisse aller à ses occupations et le punit presque aléatoirement, on pourrait croire qu’il soit sur le qui-vive lorsque laissé à lui-même, et ça pourrait aussi expliquer qu’il soit bien dans un contexte plus organisé (rassemblements, activités où peu de choses sont laissées à l’initiative de jeunes), et qu’il parte en crise presque seulement en activités libres. Enfin, et surtout, ça donnerait à penser que ses parents ne l’envoient plus aux louveteaux de peur que les animateurs finissent par appeler la DPJ (Direction de la Protection de la Jeunesse, pour les non-québecois).

L’explication est tentante, mais je penserais qu’un enfant qui se ferait battre, plutôt que se replier sur lui-même, tenterait de reproduire la domination exercée sur lui sur ses camarades, d’une façon ou d’une autre. Et plutôt que de tenter par tous les moyens d’attirer l’attention la plus négative possible, je crois qu’il apprendrait à avoir l’air un tant soit peu sympathique. Xavier a tout d’un enfant-roi (il n’y a qu’à le voir deux secondes avec sa mère pour s’en assurer), et bien que ça n’exclut aucunement qu’il soit victime de violence, je ne trouve pas l’explication attrayante. Je ne sais pas quelle est l’origine de sa révolte, mais j’ai le sentiment que d’autres explications seraient plus satisfaisantes. Par exemple, il est possible qu’en quelque part ses parents croient comme lui dans la méchanceté naturelle du monde, et qu’ils le confortent dans son pessimisme en étant solidaire de sa révolte.

Xavier est peut-être comme le garçon des fables, qui crie à tout bout de champ « au loup! » alors qu’il n’y en a pas, et qui n’arrive pas à se faire croire des autres lorsque le danger est réellement là. Mais parce qu’un blog n’est pas nécessairement l’endroit pour le dévoiler (même si vous n’êtes qu’une poignée à me lire), je me garde bien de vous dire la sage décision qui a été prise là-dessus.

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février 23, 2008

Profession: infirmier/infirmière

Filed under: Diversions, Philosophie — mokawi @ 9:40

Une vieille sagesse dit: « Les filles en sciences infirmières, c’est comme les gars en technique policière ». Et de fait, on y trouve toujours des gens prêts à aider, mais un peu moins doués pour l’école. Mon coloc a eu le plaisir de corriger les copies d’un cours d’éthique biomédicale à l’intention de futurs infirmiers et infirmières. Et force est de constater que bon nombre ne pourrait tout simplement pas faire carrière en philo. Lorsqu’il est devenu évident qu’il y avait du potentiel pour un top 5, je lui ai demandé de me copier des extraits…

10e position:

Le médecin doit savoir quel traitement est bon pour le patient même lorsque le patient exige un traitement particulier car ses amis lui ont dit qu’il était bon ou parce qu’il l’a lu sur internet.

Ici, ce n’est pas vraiment l’élève qui est comique, mais la réalité de la médecine. Faites confiance à votre médecin, il en sait plus que vous.

9e position:

Le diagnostic prénatal est lorsque la femme subis un échographie […] ceci est une forme d’eugénisme parce qu’il démontre vraiment le questionnement sur ce qui est correcte et pas correcte.

La preuve que les femmes enceintes pensent avec leur utérus.

8e position:

Selon Emmanuel Kant, la bonne volonté est la seule chose qui peut être morale car les gens disent toutes la vérité et font ce qui est bien.

Kant était quelqu’un d’une grande profondeur.

7e position:

L’eugénisme négatif sert à se débarasser des gens « malfaites » tandis que l’eugénisme positif sert à reproduire les gens « parfaites ».

J’aimerais bien ça, être « parfaite »!

6e position:

Le principe moral dans l’éthique utilitariste, est très utile dans l’éthique utilitariste parce que les individus l’utilise dans la vie de tous les jours. On prend les décisions différentes dans la vie, et ceci se passe tous les jour, et la morale nous montre ce qu’on doit faire, sans la morale, on aurait pas la force de décider dans la vie.

Bref, pour ceux qui l’ont pas compris: l’éthique utilitariste, c’est la morale qui est utile dans la vie de tous les jours.

5e position:

Le diagnostic prénatal est l’ensemble des actes qui nous aide à prédire l’état de nous de la naissance jusqu’à la mort.

Wow. Faque Jojo Savard, c’est un médecin?

4e position:

L’éthique clinique consiste à adopte les comportements, les altitudes quand on se trouve au cheveux de malade.

Parce que, comme chacun le sait, les cheveux, c’est vraiment très, très haut.

3e position:

[Le diagnostic prénatal] c’est lorsqu’on se demande si « l’enfant » (le foetus) est « en vie » lorsqu’il est dans le ventre de la mère. Donc l’avortement c’est-tu tuer quelqu’un (meurtre) ou non (c’est tu correcte)?

Un examen, c’est quand le prof te pose des questions à toi, pas le contraire!

2e position:

Le diagnostic prénatal est un acte diagnostique qui a aidé à déterminer s’il y a des malfaisances chez le foetus. Il peut constituer une forme d’euginisme car s’il y a une malfaisance, les gens peuvent vouloir s’en débarrasser.

Darth Foetus, prend garde à toi!

1ère position:

Question: Qu’est-ce que le relativisme éthique

Cette pratique est basée plus sur la société. Le philosophe de cette théorie dir que si la société approuve que quelque chose mauvaise le philosophe approuve si la société dit que de sa prouve le philosophe de sa prouve aussi, mais si le philosophe prend une part contraire a celle de la société alors il est dans l’erreur.

Espère que tes correcteurs feront preuve de beaucoup de relativisme, l’ami!!!

février 14, 2008

Popularité

Filed under: Gadgets, Histoires à coucher dehors — mokawi @ 6:27

WordPress est un logiciel fantastique: je peux à peu près tout savoir sur mes visiteurs. Non seulement je peux savoir combien vous êtes, mais je peux le savoir par jour, par semaine et par mois, et ce pour tout le blog, pour un article. Je peux même savoir comment vous êtes venu; et si c’est en ayant fait une recherche sur google, je peux savoir quels termes vous avez recherché. Mental, non?

Par exemple, je sais qu’aujourd’hui une personne a abouti sur mon blog en cherchant des choses sur « Les amis au Pakistan » (cet excellent band lavalois qui fait de la musique électronique délicieusement absurde et harmonieuse), une autre cherchait à savoir pourquoi sa souris était invisible sur Fedora 8 (j’imagine qu’elle est sorti bredouille), une autre voulait savoir comment jouer avec les dates sous awk et une autre a cherché « voile et sexe ».

Cette orgie d’information me permet enfin d’imiter les politiciens et de ne produire qu’en fonction des sondages. Si je regarde les références, je constate que dans environ 70% des cas, il s’agit d’un lecteur d’un autre blog qui a fait le saut dans le miens. Tuniblogs.com et le blog de Gemma sont mes meilleurs référents, et presque tous les autres référents sont francophones. Je dois donc faire davantage de commentaires en français si je veux augmenter le traffic.

Par ailleurs, que dois-je écrire? Mon article le plus populaire est, de loin, celui sur le chalet du Lac aux castors. A priori, je croirais que c’est simplement des gens qui ont été attirés là par mon cousin Marco, qui a envoyé des liens à ce site à des centaines de personnes, mais non. Juste aujourd’hui, 3 personnes ont cherché pour « chalet du lac au castors » et ont abouti sur mon blog. Bref, si vous voulez attirer du traffic, vous savez tous quoi faire! Le chalet du lac au castor, c’est mieux que les sexe. Étrangement, celui qui suit ce dernier semestre, c’est « Exemple de morale bien enseignée »: à n’y rien comprendre. Ensuite vient « Ubuntu/xfce sur powermac g4 », mais ça se comprend: c’est une distribution populaire, et il y a relativement peu de documentation, et beaucoup de problèmes. D’ailleurs les articles d’informatique font mieux que la moyenne: on a « Thunar mon amour » au 5e rang, « configurer un PDA en 99 étapes » au 7e et « jpilot » un peu plus loins, et le classement est encore plus avantageux sur une période plus longue.

Enfin, certains articles plus philosophiques semblent avoir un certain succès. Les articles de féminisme, fort malheureusement, parce que je les ai relu récemment et les ai trouvé particulièrement mauvais. Un article nommé « Le problème de l’esclavage », qui est tout à fait aristotélicien obscur et pas écrit pour être compris, fait un tabac que j’ai peine à comprendre (j’imagine que tout est dans le titre). Enfin, certains surfeurs semblent apprécier le court article sur la raclée que Chantal Hébert a donné à Mario Dumont, et l’article « Schizophrénie et sexe des anges », qui est bien à mon goût, attire bien des gens, sans doute pour le titre encore une fois.

Bref, les indicateurs sont formels. Je dois:

  • Utiliser des titres avec des mots-clé
  • Participer davantage à la blogosphère francophone
  • Écrire sur des choses qui préoccupent les gens, comme le sexe des anges, le chalet du lac aux castors et l’installation d’une distro linux abandonnée sur une machine qui devrait en toute logique déjà être dans un carrefour jeunesse au fin fond de l’Afghanistan.

Ou pas.

février 12, 2008

Xavier — L’interprétation

Filed under: Philosophie, psychologie — mokawi @ 10:52

Bon, alors je vous ai parlé de Xavier et de son camp d’hiver scout dans les derniers posts.

Comme Don Quichote, Xavier interprète le monde selon un récit a priori. Il est la victime des autres, et rien d’autre. C’est ce qui lui donne le droit d’être méchant à souhait envers eux. C’est aussi ce qui lui permet d’interpréter la moindre peccadille comme une injure et une malice à son endroit. C’est enfin ce qui lui permet de vivre en retrait, de choisir quelles activités il veut faire avec le groupe sans s’occuper du tord que son absence pourrait faire.

Qu’y a-t-il de particulier dans le récit de Xavier? On sent qu’il est beaucoup plus « récit » que le récit de Gertrude, par exemple. Il y a dans ce récit un début (le nid douillet, l’amour inconditionnel de la mère), un noeud (la confrontation avec l’autre), des épreuves, une conclusion où on apprend que le héros doit soit vaincre les autres soit être vaincu lui-même, certes dans la souffrance, mais dans l’honneur. Et il y a un héros, bien évidemment. Le récit de Xavier, comme le récit de Don Quichote, pourrait se retrouver dans un roman; pas les récits de George ou de Gertrude.

Évidemment, il est particulièrement malsain qu’un récit initial possède une fin et qu’il prenne la confrontation comme a priori. La méthode d’interprétation du monde, qui est de trouver les preuves que le récit est vrai dans les similitudes entre le récit et l’expérience, est aussi dangereuse: le jeu de la ressemblance entre le récit et le monde limite le monde au récit.

Mais surtout il possède un héros. C’est un problème pragmatique: le héros ayant un statut éthique spécial, il a différends droits et devoirs que les autres. C’est un peu le genre d’éthique qu’on retrouvait au troisième Reich (sauf que là le « je » est une nation) et chez le héros de Crime et châtiment de Dostoievsky. Le héros pose problème car, à la limite, il est possible de coller un récit au monde, de chercher les ressemblances entre les deux et de rester fonctionnel, mais lorsque le récit implique un héros, la mécanique du récit s’expose à être contrée par les faits. Et lorsque le monde refuse au héros son statut éthique, lorsque le héros faillit à sa destinée, le récit s’effondre, souvent dans des circonstances tragiques.

février 11, 2008

Xavier

Filed under: Philosophie, psychologie — mokawi @ 9:39

Xavier n’a quand même pas eu une si mauvaise fin de semaine. Après notre chicane, Xavier a cherché mon attention et celle de Kaa (l’animateur qui est parvenu à le faire rentrer). Personnellement, j’étais encore fâché, donc je suis resté assez froid. Il a fallu le pousser sans cesse pour qu’il travaille à la vaisselle, mais il en a fait un peu (mais moins que tous les autres). Lorsqu’on a demandé aux sizeniers (les plus vieux qui font office de leaders) s’ils avaient des problèmes, il a fallu mentionner son nom, parce que son manque de participation leur posait moins de problèmes que les frasques des plus énervés. Évidemment, il n’a pas abandonné le langage violent, et il l’attribue sans cesse aux autres.
À un moment, il a insisté pour quitter la partie de
cache-cache l’esprit (cachette nocturne) et est entré dans le chalet alors qu’il n’y avait que moi. Il m’a demandé à jouer avec lui, ce que j’ai refusé catégoriquement.
– Pourquoi?
– Tu as choisi de ne pas jouer, alors tu ne joues pas. Si tu veux jouer, tu dois jouer avec les autres.
– Oui, mais c’est pas que je n’aime pas le jeu, mais c’est que je n’ai pas envie de jouer
en ce moment.
Je suis resté surpris, mais pas trop. Ce n’est pas le jeu ni les autres, mais c’était simplement qu’il n’avait pas envie
en ce moment.
– Rien à faire. Imagine ce que ça serait si tout le monde faisait comme toi! Dans la plupart des jeux, la plupart voudrait jouer à autre chose, ou n’ont pas nécessairement envie, mais ils savent qu’on va jouer à leur jeu à un autre moment. Alors ils jouent pour les autres, en attendant que les autres jouent pour eux.
Finalement, sa maman, qui est venu avec nous pour s’occuper de la bouffe, est arrivé et a cajolé son Xavier, et a joué avec lui.
À la fin du camp, il a affirmé, comme tout le monde (mais avec un langage plus ordurier, fait pour scandaliser) qu’il avait aimé le camp, mais pas le chocolat chaud du deuxième soir, qui était effectivement raté.

Moi vs tout le reste

Filed under: Philosophie, psychologie — mokawi @ 7:29

On descend de l’autobus, et tous les jeunes se mettent au travail. Tous ces
jeunes-là viennent des cartiers de bungalows de Hull. Ils habitent des grosses
maisons unifamiliales dont le ménage est fait par des bonnes portugaises ou
latino-américaines, et dont la vaisselle est faite par des machines
encastrées, mais ils sont disciplinés. Ils font très vite une ligne pour envoyer les
bagages dans le gymnase. Moi-même, je m’affaire aux détails essentiels qu’ils
sont incapables de voir, que la règle ignore. Puis je vois un petit bonhomme
en train de fesser sur le banc de neige à l’écart: comme de raison, c’est
Xavier (nom fictif).

– Qu’est-ce qu’il y a Xavier? Pourquoi tu aides pas les autres?
– Ils sont pas gentils avec moi.

Bon, ça y est. Il maugrée quelques insultes dont je ne capte que la violence.
Il frappe encore plus fort sur le banc de neige, et il évite mon
regard.

– Qu’est-ce qu’ils ont fait?
– Je voulais emmener mon sac moi-même, et ils voulaient pas.

Je l’ignore alors, mais la consigne, c’est qu’on empêche nos louveteaux, qui
sont très individualistes, de porter leur propre sac.

– Est-ce que tu leur as dit que tu voulais le porter toi-même?
– Non, mais ils l’ont pris et l’ont emmené. La gang de maudit, je vais prendre
un fusil, pis je vais tous les tuer.
– Ça risque pas de régler ton problème. Viens plutôt nous aider à ranger.
– J’m’en va les tuer, ils vont voir ça.
– Ou alors tu pourrais ranger les sacs avec nous. Messembe que ça sonne plus
efficace pour avoir du respect, non?
– Ostie! Laisse-moi tranquille! J’va les tuer, ok? Je veux réfléchir tout
seul, laisse-moi.
– Xavier, ça te donne quoi de dire des choses de même? Si tu veux tuer tout le
monde, tu vas te rammasser tout seul, pis avant ça, y’en a unqui va te
rammasser.
– Je m’en fous, je vais me tuer moi-même avant ça. Pis laisse-moi tranquille,
je veux réfléchir.

– Pensée très constructive, je vois. Et là tu te demandes pourquoi les autres
sont pas gentils envers toi. Peut-être que si tu étais gentil et que tu les
aidais ça marcherais.
– Je m’en fous.
– De toute façon, le camp commence, je ne veux pas t’entendre menacer les
autres, ok? De toute façon, si tu fais ça, t’es faite. Tu vas te faire
détester.
– Y vont tous mourir la gang de maudits.

On « discute » depuis bientôt dix minutes, et tout le monde est
rentré.

– Écoute, faut rentrer. T’as deux choix dans la vie: soit tu vis avec le
groupe, soit tu vis tout seul contre tout le monde. Ici, dans les scouts,
faut que tu vives avec le groupe. Soit tu aides les autres et tu les
respectes, soit tu te fais un ennemi de tout le monde et tu es malheureux.
C’est un choix facile, messembe. Mais si tu fais le mauvais, tu vas payer le
prix, pis pas juste dans les scouts.
– Non, je veux pas rentrer. Laisse-moi tranquille, je veux être tout seul.
– Tu vas pas faire le mauvais choix?
– J’m’en fous. Je vais prendre une mitraillette pis je vais tout détruire.
– On rentre. Viens.
– Ben attrappe-moi alors. Force-moi.
– Non, je veux que tu viennes. T’as des jambes pour marcher.
– Si je rentres, je vais me faire chicaner.
– QUOI? Alors il faut que je me fâche pour que tu rentres. Faut pas me le dire
deux fois!

Et là je ne me souviens pas très bien de la teneur de mon discours, mais je
lui fais sentir profondément comment je le trouve cheap, avant de rentrer
bredouille et de réclamer l’aide d’un autre animateur.

Il réussit là où j’ai échoué. Je lui demande comment il a fait:

– Je ne sais pas… Je l’ai bien chicané, et il a fini par céder.
– Je ne sais vraiment pas comment m’y prendre avec ce jeune-là.

Je voudrais ajouter: « Il est tellement nihiliste. »

– Moi non plus honnêtement.

février 5, 2008

Le pari

Filed under: Philosophie — mokawi @ 6:37

L'être n'est pas vraiment un secret. À la limite, c'est un sujet de
dissertations un peu trop intense. Mais on oublie que c'est avant tout
une question pratique.
Bon, avant d'aller plus loin, je crois que personne ne sait trop ce
qu'est, être. Et pour cause: être, ça ne se dit pas, ça se vit. Mais si
ça se disait, ça se situerait probablement à un moment initial, dont la
forme ressemblerait à ça:

“When Heracles was passing from boyhood
to youth's estate, wherein the young, now becoming their own masters,
show whether they will approach life by the path of virtue or the path
of vice, he went out into a quiet place, [22] and sat pondering which
road to take. And there appeared two women of great stature making
towards him. The one was fair to see and of high bearing; and her limbs
were adorned with purity, her eyes with modesty; sober was her figure,
and her robe was white. The other was plump and soft, with high
feeding. Her face was made up to heighten its natural white and pink,
her figure to exaggerate her height. Open-eyed was she; and dressed so
as to disclose all her charms. Now she eyed herself; anon looked
whether any noticed her; and often stole a glance at her own shadow.
[23]
“When they drew nigh to Heracles, the first pursued the even tenor of
her way: but the other, all eager to outdo her, ran to meet him,
crying: ‘Heracles, I see that you are in doubt which path to take
towards life. Make me your friend; follow me, and I will lead you along
the pleasantest and easiest road. You shall taste all the sweets of
life; and hardship you shall never know. [24] First, of wars and
worries you shall not think, but shall ever be considering what choice
food or drink you can find, what sight or sound will delight you, what
touch or perfume; what tender love can give you most joy, what bed the
softest slumbers; and how to come by all these pleasures with least
trouble. [25] And should there arise misgiving that lack of means may
stint your enjoyments, never fear that I may lead you into winning them
by toil and anguish of body and soul. Nay; you shall have the fruits of
others' toil, and refrain from nothing that can bring you gain. For to
my companions I give authority to pluck advantage where they will.’
[26] “Now when Heracles heard this, he asked, ‘Lady, pray what is your name?’
“‘My friends call me Happiness,’ she said, ‘but among those that hate me I am nicknamed Vice.’
[27]
“Meantime the other had drawn near, and she said: ‘I, too, am come to
you, Heracles: I know your parents and I have taken note of your
character during the time of your education. Therefore I hope that, if
you take the road that leads to me, you will turn out a right good doer
of high and noble deeds, and I shall be yet more highly honoured and
more illustrious for the blessings I bestow. But I will not deceive you
by a pleasant prelude: I will rather tell you truly the things that
are, as the gods have ordained them. [28] For of all things good and
fair, the gods give nothing to man without toil and effort. If you want
the favour of the gods, you must worship the gods: if you desire the
love of friends, you must do good to your friends: if you covet honour
from a city, you must aid that city: if you are fain to win the
admiration of all Hellas for virtue, you must strive to do good to
Hellas: if you want land to yield you fruits in abundance, you must
cultivate that land: if you are resolved to get wealth from flocks, you
must care for those flocks: if you essay to grow great through war and
want power to liberate your friends and subdue your foes, you must
learn the arts of war from those who know them and must practise their
right use: and if you want your body to be strong, you must accustom
your body to be the servant of your mind, and train it with toil and
sweat.’
[29] “And Vice, as Prodicus tells, answered and
said: ‘Heracles, mark you how hard and long is that road to joy, of
which this woman tells? but I will lead you by a short and easy road to
happiness.’
“And Virtue said: [30] ‘What good thing is
thine, poor wretch, or what pleasant thing dost thou know, if thou wilt
do nought to win them? Thou dost not even tarry for the desire of
pleasant things, but fillest thyself with all things before thou
desirest them, eating before thou art hungry, drinking before thou art
thirsty, getting thee cooks, to give zest to eating, buying thee costly
wines and running to and fro in search of snow in summer, to give zest
to drinking; to soothe thy slumbers it is not enough for thee to buy
soft coverlets, but thou must have frames for thy beds. For not toil,
but the tedium of having nothing to do, makes thee long for sleep. Thou
dost rouse lust by many a trick, when there is no need, using men as
women: thus thou trainest thy friends, waxing wanton by night,
consuming in sleep the best hours of day. [31] Immortal art thou, yet
the outcast of the gods, the scorn of good men. Praise, sweetest of all
things to hear, thou hearest not: the sweetest of all sights thou
beholdest not, for never yet hast thou beheld a good work wrought by
thyself. Who will believe what thou dost say? who will grant what thou
dost ask? Or what sane man will dare join thy throng? While thy
votaries are young their bodies are weak, when they wax old, their
souls are without sense; idle and sleek they thrive in youth, withered
and weary they journey through old age, and their past deeds bring them
shame, their present deeds distress. Pleasure they ran through in their
youth: hardship they laid up for their old age. [32] But I company with
gods and good men, and no fair deed of god or man is done without my
aid. I am first in honour (τιμῶμαι δὲ μάλιστα) among the gods and among
men that are akin to me: to craftsmen a beloved fellow-worker, to
masters a faithful guardian of the house, to servants a kindly
protector: good helpmate in the toils of peace, staunch ally in the
deeds of war, best partner in friendship. [33] To my friends meat and
drink bring sweet and simple enjoyment: for they wait till they crave
them. And a sweeter sleep falls on them than on idle folk: they are not
vexed at awaking from it, nor for its sake do they neglect to do their
duties. The young rejoice to win the praise of the old; the elders are
glad to be honoured by the young; with joy they recall their deeds
past, and their present well-doing is joy to them, for through me they
are dear to the gods, lovely to friends, precious to their native land.
And when comes the appointed end, they lie not forgotten and
dishonoured, but live on, sung and remembered for all time. O Heracles,
thou son of goodly parents, if thou wilt labour earnestly on this wise,
thou mayest have for thine own the most blessed happiness.’
[34]
“Such, in outline, is Prodicus' story of the training of Heracles by
Virtue; only he has clothed the thoughts in even finer phrases than I
have done now. But anyhow, Aristippus, it were well that you should
think on these things and try to show some regard for the life that
lies before you.”
– Xénophon, Les Mémorables, I, trad. William Heinemann

La fable de Prodicos parle d'un pari initial: celui de la vertu. Il y a
un autre pari que nous faisons un peu avant toute chose, même si nous
le renouvelons sans cesse durant notre existence (à moins que notre
religion ne nous l'interdise): c'est le pari de vivre, d'exister. À
chaque fois que les vicissitudes de la vie nous rendent l'existence
exécrable, nous réalisons que nous sommes sans cesse à la croisée de
deux chemins, l'un où nous continuons de vivre, l'autre où nous
sombrons dans l'Hadès. Lorsque nous somme poussés à cette extrémité,
nous sommes forcés de renouveler notre alliance avec la vie, et ce sont
les termes de cette alliance qui sont le fondement de notre action. Et
les termes de cette alliance, c'est une définition de l'être.
La mort est une perte: c'est d'ailleurs pourquoi nous sommes
pratiquement forcés de la refuser à chaque fois que la question se
pose. Mais qui saurait dire exactement ce qu'il perd, sinon en parlant
des choses que contient la vie? Ce n'est pas les femmes, le vin et le
ciel que nous perdons, puisque des gens choisissent de vivre en étant
malades, aveugles et confinés à leur chambre. Et si c'est certes vrai
que perdre la vie nous fait perdre tout ce que la vie pourrait nous
amener, c'est sans doute davantage la perte de la vie elle-même qui
nous émeut. Il y a quelque chose qui meurt avec la mort qui n'est pas
vraiment nous, ni vraiment le monde, ni vraiment quelque chose de
spécifique, mais qui est « tout ça » ensemble et à la fois.
« Tout ça », c'est parfois je + le monde. Ou alors je dans le monde. Ou
même le monde dans je. « Tout ça », c'est un récit que nous nous
faisons de nous-même et de la vie qui doit définir, en gros ce que nous
perdrons le jour où nous mourrons. Par exemple:

George: « Le monde est un
engourdissement du feu divin »: ici, le monde, c'est nous, c'est je. Le
feu divin, c'est ce qui nous contient. La mort peut être interprétée
comme la perte du feu vital et le retour au néant froid, ou au
contraire le retour au feu divin. Dans un cas comme dans l'autre,
accepter la vie, c'est accepter le feu (incomplet) de Dieu. Vivre,
c'est donc lire en soi ce qui relève de la volonté et du feu divin, et
suivre ces repères-là.

Ou plus simplement:

Gertrude: « Le monde est tel que le
décrit la physique. L'homme n'est rien d'autre que le produit d'un
mécanisme biologique très complexe. »: Deux choses: primo, l'homme est
un résultat, non un moyen vers une perfection voulue par Dieu, de sorte
qu'il a son destin en main, de même que le choix de ce qu'il veut être
dans le futur. Secundo, s'il accepte la vie, l'homme peut être tenté de
consolider et aider ces mécanismes qui la soutiennent, en lui pour
avoir une meilleure santé, et en dehors de lui pour produire des
conditions propices au genre de vie dont il est issu (e.g.
biodiversité).

Ces récits initiaux comportent des indications très générale pour se
faire une idée de son environnement, pour établir des croyances et pour
donner une direction à ses action. Il est strictement impossible et
certainement pas souhaitable que toute une humanité partage le même
récit initial. Ce récit, chose la plus intime que nous possédions, est
le trésor caché qui est le véritable fondement de la dignité humaine,
le véritable enjeux du désir amoureux et le principe de
l'individualité. Il est fait pour nous garder en vie, pour nous faire
choisir la vie à chaque fois que nous nous posons la question, pour
donner un principe à toute activité de l'individu. Son pouvoir est
immense.
Mais il en va de même de sa fragilité. D'une certaine façon, il doit être vrai a priori,
avant toute expérience, car il nous dit comment l'expérience se
présente à nous et comment elle vient à exister, de sorte que rien, ou
presque, dans notre expérience ne devrait ébranler ce récit, mais en
même temps, nous nous inspirons de l'expérience pour le créer. En fait,
nous raffinons le récit selon un mélange de critères esthétiques et de
critères pratiques afin de créer un récit d'une vie que nous pouvons
vivre et que nous voulons vivre, de sorte que nous nous inspirons de
notre expérience pour façonner le récit de façon avantageuse. Par
ailleurs, comme il se place avant l'expérience dans l'ordre des
preuves, il n'est pas strictement possible de l'appuyer de preuves.
C'est pourquoi à chaque fois que, confrontés à la mort, nous sommes
forcés d'affirmer un récit, nous faisons en fait un pari: nous parions
sur une vision du monde en sachant que si nous nous trompons, nous
aurons travaillé en pure perte.

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