Mokapop

juin 16, 2008

Chaotique copyright

Filed under: Arts, Cultures, Politique — mokawi @ 12:55

J’ai fait un post l’autre jour sur cet article de Rasmus Fleisher sur l’avenir du copyright, mais il n’est apparemment pas sorti, et on s’en fout parce que je ne disais rien d’autres que d’aller le lire. Il y a eu deux réponses à date, une qui s’accordait globalement avec Fleisher, et une autre écrite par Doug Lichtman qui le critique de façon très acerbe.

Globalement, je suis très d’accord avec Fleisher. En fait, je suis probablement beaucoup plus anarchiste que m. Fleisher: je crois qu’il est grand temps non seulement d’arrêter d’étendre à tout prix la propriété intellectuelle sur internet, mais aussi de limiter son utilisation notamment dans les brevets. Ce n’est cependant pas de quoi je veux parler ici.

Lichtman critique Fleisher sur la base de deux arguments: 1) les pertes de revenu frapperaient davantage les artistes de « niche » (qui ne participent pas de la culture de masse), feraient baisser la diversité et la qualité artistique et 2) Fleisher ne donne pas vraiment de contrepartie de la culture de téléchargement.

En ce qui concerne le premier point, Lichtman ne nous donne aucune information sur la chose, mais il semble plutôt que ce soient les artistes mainstream qui y goûtent à date. Dans une émission de Bandeapart.fm (la radio alternative de Radio-Canada), on mentionnait qu’alors que les ventes chutaient dans l’industrie en général, les ventes de disques québécois augmentaient. Idem, comme le mentionnait Fleisher, pour les revenus des performances live. Par ailleurs, les artistes marginaux sont généralement très heureux de la diffusion que leur donne internet, diffusion que jamais les autres médias, beaucoup trop centralisés autour d’une culture de masse, n’avaient jamais pu leur donner. On voit même apparaître des groupes qui auraient sombré dans l’oubli avant internet: Les amis au Pakistan, par exemple.

Dans un monde où le net serait libre de copyrights, il faut le concéder à Lichtman, il serait sans doute plus difficile de lever les moyens pour les grosses productions, comme Spartacus et Halo. Mais c’est précisément des aspects de la culture mainstream qui souffriraient, et pas les pauvres de petits pauvres, comme le pense Lichtman.

Quand au deuxième point, rappelons que, selon la formule de Lichtman, la protection de la propriété intellectuelle vise à créer un climat favorable à la création. Or les artistes (du moins les musiciens, qui sont les plus touchés) sont précisément pour le téléchargement parce que ça leur donne davantage accès à du matériel inspirant, en plus bien sûr de se donner un large auditoire. Pour quelqu’un qui aime passionnément la musique, tout ce qui peut aider sa propagation est une bonne chose.

Comme le dit Pheek:

C’est pourquoi il faut revenir à ce qu’était notre but premier en faisant de la musique: avons-nous commencé à créer pour plaire, pour faire de l’argent, pour nous faire connaître ou parce que nous aimons faire de la musique?

[…]

Créer ne devrait pas être une histoire de couilles, mais bien d’avancement de l’art et d’embellissement, chacun à sa façon, de son entourage immédiat et lointain, sans vivre dans la peur de perdre ce qu’on a. Pensez-y, la musique qui se multiplie pour rejoindre un grand nombre de gens relève pratiquement du miracle et n’est, en fait, qu’une culture qui s’étale selon les goûts du moment. Ce n’est pas une perte, c’est la multiplication totale. Un rêve de réunir une foule, en un court laps de temps.

Le principe le plus élémentaire de l’art et de la connaissance, c’est qu’ils doivent être diffusés. Le copyright sur les médias physiques aidait à leur distribution, mais il joue le rôle inverse sur le net. C’est pourquoi, à terme, il devrait mourir.

juin 5, 2008

Rapport Bouchard-Taylor: La noblesse d’âme et la fierté d’être québécois

Filed under: Politique — mokawi @ 3:55

Je prédisais que le rapport Bouchard-Taylor ne serait pas très aimé des médias, et que ces derniers vergeraient dessus à grand coups… Ça ne s’est pas passé. Somme toute, même les critiques des différents organismes nationalistes ont eu assez peu de couverture médiatique, et leurs appels à l’indignation ont eu assez peu d’échos. Même si il y a encore des intellectuels aux compétences douteuses pour s’époumoner dans la section « Opinions » du Devoir, leurs pamphlets contiennent plus d’insultes que de critiques. Même la critique de Pauline Marois, qui d’ailleurs ne reprochait pas grand chose à la commission, semble déjà oublié, perdue au milieu des petites crises récurrentes qui sont le fait toute opposition en santé.

L’a-t-on vraiment compris, ce rapport? Probablement pas. Bien qu’il soit écrit dans une langue très accessible, il est fait pour qu’on s’accorde à tous ses jugements. Le document dessine une philosophie de l’intégration qui est déjà celle du Québec, et qui est ancrée dans nos habitudes, dans notre sens commun. Les quelques jugements un peu intrépides qui s’y retrouve sont exprimés dans le cadre d’une pensée qui est déjà la nôtre.

Difficile donc, pour les médias, d’en dire quoi que ce soit d’intelligent. Le rapport a un profil si peu provocateur qu’on ne peut rien en dire.

Laïcité et « tord moral »

Mais le diable, comme d’habitude, est dans les détails. À témoin, le concept de « tord moral », exposé dans le chapitre sur la laïcité:

« … si donner de la viande à un patient dont la condition exige un menu végétarien équivaut à lui infliger un tort physique, forcer le végétarien, pour une question de principe, à manger de la viande revient à lui infliger un tort moral. On pourrait aussi dire que, dans un cas, la personne est soumise à une restriction physique, alors que, dans l’autre, elle l’est à une restriction « morale » ou « de conscience ». » – Rapport intégral de la commission, p.145

Le problème le plus évident dans ce concept de tord moral, c’est qu’il est difficile de définir une restriction de conscience dans la sphère publique. C’est une règle donnée à soi par soi, et il est trop facile, a priori de prétendre à une restriction de conscience qui permettrait de contrôler les autres. Cependant, ce genre de bluff tient mal le long terme, et il a fallu assez peu d’astuce pour réaliser que Said Jaziri agissait davantage pour se donner de l’importance que par restriction de conscience.

En revanche, ce genre de vision vient à l’encontre d’une vision que j’appellerais « le repas ». Prenez des gens de toutes origines et de tous âges, et mettez-les ensemble autour d’une table. Vous aurez sans doute plusieurs langues, plusieurs philosophie du repas et plusieurs restrictions de conscience différentes autour de la table. Afin de satisfaire tous les convives, il faudra sans doute une grande variété de plats. Si un convive ne suit pas les manière de table habituelles, vous n’en ferez pas un plat. La conversation va probablement sauter d’une langue à l’autre, généralement en préférant les langues plus communes comme l’anglais ou le français aux langues plus rares comme l’abénaquis ou le breton. Les sujets de conversations seront rassembleur, et les convives feront attention à ce que personne ne soit exclu.

Si un convive adopte une restriction de conscience radicale (par exemple, refuser que les autres mangent de la viande en sa présence), les autres essaieront de l’intégrer dans la dynamique du repas, en tâchant d’adopter le langage de sa conscience. En tâchant de penser comme lui ou elle, les autres se montrent vulnérables en ce sens qu’ils peuvent être convaincus, mais cette vulnérabilité est contre-balancée par la force du groupe. De l’autre côté, en tâchant de penser comme le convive réfractaire, ils font marque de respect, et le rende à la fois lui-même vulnérable parce que suivant sa logique, ils sont en mesure de donner des arguments convaincants.

Cependant, la restriction de conscience du végétarien est parfois tyrannique, car elle impose parfois de voir toute viande comme un cadavre, avec les règles de bienséance qui s’imposent. Si les convives croyaient vraiment que refuser de respecter ces règles en présence de ce végétarien consistait en un tord moral, ils chasseraient le végétarien comme un tyran: la notion de tord moral va donc à l’encontre de la philosophie du repas. Dans la philosophie du repas, il faudrait au contraire voir le fait de suivre ces règles d’une part comme un acte de générosité de la part des autres convives et une exception métaphysique à la règle qui veut que le monde ne se conforme jamais à ce qu’on voudrait de sa part, et d’autre part comme une stratégie pour intégrer le convive à la fête.

En toute honnêté, il y a toujours une forme de prescription dans la philosophie du repas, mais le sens de cette prescription est différend. D’un certain angle, c’est comme si les commissaires essayaient de forcer la générosité et l’intégration avec une contrainte de droit, ce qui n’est d’ailleurs pas représentatif du reste du rapport. Il ne faudrait pas qu’une générosité forcée, ce n’est plus de la générosité.

Stratégies d’intégration

Une des choses les moins vraies qui a été dite du rapport Bouchard-Taylor, c’est qu’il considérait les québécois « de souche » comme une minorité ethnique parmi d’autres. En fait, le rapport Bouchard-Taylor est concentré sur le phénomène d’accommodement, ce qui est naturel vu son mandat. Ce qui rend une image un peu croche: les groupes qui prennent existence dans un tel phare, ce sont le groupe affichant la différence et le groupe majoritaire qui n’a pas cette differentia specifica. Le premier groupe est souvent hassidique, sikh ou musulman, mais il varie. Le second en revanche, est toujours un ensemble de toute la société confronté à la demande d’accommodement. Il n’a pas vraiment d’identité sinon par opposition au groupe demandeur.

De là on peut arriver à deux perceptions fausses. On peut croire qu’aucun groupe ne représentant explicitement la majorité francophone, elle a été oubliée, ou plutôt elle n’est qu’une communauté ethnique parmi tant d’autres. Ou alors on peut penser que le groupe confronté à la demande d’accommodation est toujours un groupe de québécois de souche, et que de la sorte, ce sont toujours eux qui portent le fardeau de l’intégration. Dans l’une ou l’autre des lectures, le groupe majoritaire aurait été contraint au silence.

Il faut avoir lu très vite et très mal pour s’arrêter à cette conclusion. La vision de l’interculturalisme de Bouchard et Taylor est justement caractérisée par une culture commune forte, implicitement celle du Québec de souche. Le rapport souligne l’importance du français et l’importance de la communion autour de projets communs. Autrement dit, contrairement au multiculturalisme, l’interculturalisme est basé sur une intégration qui ne peut se faire que sous le leadership de la culture majoritaire.

C’est un aspect du rapport qui a été très peu souligné et qui explique certaines choses. D’abord, que le fardeau de l’accommodement semble échoir à la majorité francophone: le leadership implique davantage de responsabilité parce qu’il implique davantage de pouvoir. Après tout, les accommodements sont présentés comme des stratégies d’intégration.

Malaise identitaire et fierté nationale

Je dois cependant mettre un bémol. Robert Leroux, qui a fait un (assez mauvais) article sur le sujet dans Le Devoir, cite Gérard Bouchard s’exprimant sur l’interculturalisme en 1999:

« C’est une idée [l’interculturalisme] qui a déjà dix ou quinze ans, et à mon avis, c’est la proposition la plus intéressante. Elle m’intéresse à titre d’intellectuel ou de scientifique, et à titre de citoyen aussi. J’entends bien faire tout mon possible pour travailler à la promotion d’une idée comme celle-là, comme modèle d’arrangements des rapports collectifs dans la société québécoise. C’est un idéal très élevé, chargé de valeurs les plus nobles. » – Dialogue sur les pays neufs, p. 185

De fait, Bouchard est manifestement un tout petit peu aveuglé par la « noblesse » de l’idéal. En découle un optimisme un peu exagéré, et il mine le rapport au complet, qui a souvent l’air d’un merveilleux voyage au pays des « Câlinours ». Si le rapport de la commission a raison d’inviter à l’accommodement et au dialogue, s’il est vrai que ce sont des moyens légitimes d’intégration, je crois que Pauline Marois a touché juste en parlant du silence sur le « malaise identitaire ».

Cependant, et je crois que Mme Marois serait d’accord, le malaise identitaire n’est pas une recherche de l’identité: les québécois savent très bien qui ils sont. Le malaise, c’est qu’on ne sait pas ce que les autres cultures vont nous apporter. Et surtout, on ne sait pas si on va pouvoir conserver les valeurs qui nous sont chères si on doit jongler avec des règles tyranniques au nom de « tord moraux » dus à des « restrictions de conscience ». Le souvenir du pouvoir de l’église catholique est assez frais pour que le potentiel explosif d’une telle règle paraisse évident.

Pourquoi alors Bouchard et Taylor sont-ils tombés sous le charme des idéaux jusqu’à oublier cet aspect et jusqu’à proposer la notion de « tord moral » ? Je serais tenté de dire qu’ils aiment leur pays, et qu’à ce titre ils veulent lui donner les plus belles et les plus nobles qualités, pour continuer d’en être fier sans limite.

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