Mokapop

février 20, 2009

Les belles-soeurs, Denys Arcand et l’autocritique des québécois

Filed under: Uncategorized — mokawi @ 5:54

Je suis dans l’autobus qui m’amène de Montréal à Ottawa, et je lis pour la toute première fois Les Belle-soeurs de Michel Tremblay en vue d’un cours de français que je donne demain soir.

Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a là quelque chose. Le mélange d’horreur, de gaité, de désespoir et de rire est accompli avec un art, une précision et une subtilité rare. Pratiquement toutes les lectures que mon prof de français du cégep nous avait donné jouaient le jeu de l’aigre-doux, mais la pièce de Tremblay est un canon dans le genre.

Ceci dit, quoique les contemporains de Tremblay en aient vanté le réalisme, il y a quelque chose qui sonne tout à fait faux: l’absence d’espoir (je ne dirai pas le désespoir, car l’auteur a eu la subtilité de le cacher pour le faire briller par son absence). Tous les personnages ont en eux quelque chose qui les maintient, sur un aspect (et généralement un aspect seulement), au-dessus de la médiocrité, mais cette vertu est risible au regard des vices qui l’entourent, de sorte qu’elle ne sert qu’à mettre l’emphase sur ces derniers. Il en résulte donc que la misère dans laquelle ils sont plongés apparaît comme intrinsèque aux protagonistes et inextricable de leur ethos. Les belles-soeurs auraient beau vivre dans un château, elles seraient encore misérable, elles engendreraient des enfants tout aussi méchants que leurs parents, et personne ne pourrait sortir de sa médiocrité.

Comment la pièce peut-elle bien avoir été reçue comme « réaliste » dans de telles conditions? Comment les gens ont-ils pu voir cette pièce et se dire « Ça, c’est bien nous! » ? On a souvent parlé de la tendance des québécois à se croire moindre qu’ils le sont vraiment. À lire la réaction des gens aux Belles-soeurs, je me dis que ce devait effectivement être le cas dans les années 60.

Mais ma propre réaction, qui consiste à voir une hyperbole là où mes aînés ont vu un portrait fidèle (à témoin André Major, du Devoir, qui commençait sa critique avec cette citation de Voltaire: « l’écriture est la peinture de la voix; plus elle est ressemblante, meilleure elle est »), m’indique que l’auto-dévaluation des québecois n’est peut-être plus ce qu’elle était. D’ailleurs, le débat sur le joual qui a suivi la présentation des Belles-soeurs en est un autre témoin: il serait difficile de trouver dans les générations X et Y le moindre intérêt pour la défense du « bien parler français », de sorte que la défense du joual tient de nos jours davantage d’un goût du folklore que d’une appropriation de la langue.

En ce sens, l’oeuvre représentative de nos temps serait probablement Les invasions barbares de Denys Arcand: là, le discours d’auto-dévaluation est retourné, et perd à son tour son sens. En effet, Rémi a beau regretter sa médiocrité, quelle crédibilité a-t-il quand tout son entourage semble témoigner de sa réussite? Entre ses flammes épleurées, ses enfants brillant, sa femme aimante, ses amis fidèles, peut-on vraiment le trouver minable? Le discours de Rémi tombe de lui-même d’une assertion empirique sur soi (et, par extension, sur le nous) à un jugement existentiel, à savoir pourquoi la primauté (et un peu l’éternité) du je transcendantal ne se traduit pas par une primauté (et un peu une éternité) du je de l’expérience.

Il y a cependant un bémol à mettre là-dessus. Lorsqu’il parle de sa génération et de son monde, Denys Arcand est un maître, mais lorsqu’il parle de la génération suivante, il est dans les brumes. Qu’il applique ainsi sa propre vision ou celle des parents, il dépeint le monde des enfants comme un univers sombre et mystérieux, parfois vertigineux (comme dans les hauteurs de la finance ou au milieu des mers), parfois enivrant (la drogue et les jeux vidéo) mais dont ressort toujours le vice d’un plaisir charnel dénué de sens.

Cette critique puritaine subsiste dans L’âge des ténèbres, où elle en vient à s’adresse à toute la société. Certes, Arcand est un pessimiste comme on n’en trouve très peu. Cependant, ses préoccupations (l’authenticité, le retour à un monde empreint d’un sens qui est nôtre) sont aussi celles des québécois, et particulièrement de ma génération, qui marque un retour affirmé à ses racines. Or pour se permettre un retour aux racines, ne faut-il pas se sentir assuré quant à sa propre valeur?

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