Mokapop

octobre 20, 2007

Le besoin de morale

Filed under: Éthique, Philosophie, Uncategorized — mokawi @ 5:23

La morale est une bâtarde parmi les sciences de l’homme. On la méprisait déjà à l’époque classique pour son côté rébarbatif, arrogant et ennuyeux, mais on n’en respectait pas moins ceux qui la maniaient avec brio. Mais le XIXe siècle l’a rendu si odieuse qu’elle est passé des mains des hommes de lettre à celles, bien moins fines, de dirigeants, médecins, scientifiques et communicateurs dans une forme d’organisation complexe, où chacun se charge en tout cas de laisser le fardeau et la responsabilité de définir notre modèle de l’individu vertueux au prochain, ou mieux, au « système ».

La raison de ce changement est probablement liée un peu à l’avènement de l’histoire dans la pensée occidentale. Chez Aristote, même si le modèles politiques étaient multiples et changeants, ils évoluaient vers un idéal, la polis, qui répondait mieux que tout autre à la réalité humaine et qui permettait à l’homme d’atteindre son plein potentiel. Comme la vertu de l’homme correspondait à son environnement politique, elle finissait, elle aussi, par se stabiliser dans le personnage du phronimos, le vertueux par excellence de la polis. Même si la polis n’était même plus une possibilité au XVIIe siècle, l’horizon divin donnait à la vertu une stabilité qui validait encore une méthode d’observation, telle que l’avaient pratiqué les anciens.

En revanche, lorsque la science se renverse et que sa validité retombe sur la théorie du sujet, la société devient œuvre des hommes jusque dans son modèle. La vertu de l’homme repose donc toujours sur le modèle politique, mais celui-ci tend à vouloir appartenir à l’individu. Les modèles se multiplient, et il devient plus difficile de les disqualifier puisqu’ils sont relatifs à leur idéal politique.

On doit donc retourner aux racines pour justifier l’éthique. Plutôt que de se pencher sur les moeurs ou même sur les actes concrètement, on tente d’isoler les conditions de l’action. Or, au XXe siècle, les plus grands penseurs, Heidegger et Wittgenstein, se trouvent incapables même de penser l’éthique, et non sans tord: le « ought » ne se déduit pas de l’être sans une certaine dose de mauvaise foi. Bref, toute l’éthique en vient à être absorbé à combler l’espace qui les sépare.

Les résultats sont quand même là: relativement à certains objectifs (la vie, la liberté d’action, l’expression et le dialogue, etc.) ils arrivent à prôner des attitudes et des habitudes. Mais l’âme humaine reste résolument hors de leur domaine.

Parallèlement, l’observation des moeurs a subsisté, mais pour continuer de prétendre à la scientificité, elle a dû abandonner le jugement moral, puisque l’idéal vers lequel elle tendait était devenu subjectif. Même si des psychologues, individuellement, se sont parfois retrouvé éthiciens et vice-versa, l’un et l’autre s’emboîte très mal, puisque la psychologie a besoin pour la pratique d’un fondement moral stable, ce que des éthiciens pouvaient fournir individuellement, mais pas en groupe. La philosophie est de ces disciplines qui ne se font qu’en solitaire, alors que la psychologie ne peut être qu’un travail de collaboration.

La psychologie s’est trouvé à devoir appliquer un ensemble assez chaotique de valeurs qui ne retrouvaient d’ordre que sous la plume de philosophes individuels: il a semblé plus prudent d’être conservateur et de ne pas choisir d’objectif en particulier, mais de donner les outils pour permettre à l’individu de les atteindre tous, pour autant qu’il en choisisse un. Peut-être la psychologie a-t-elle pernicieusement fixé un seuil au-dessous duquel elle considère que l’individu ne peut plus participer pleinement à la vie de la société, peut-être a-t-elle tenté de fixer des normes que la société immédiate de l’individu devait remplir pour l’aider à aspirer à un certain bonheur, ou, en tout cas, à une absence de pathologie, mais elle a toujours tenté de ne pas se mêler de ce que les individus devraient, ultimement, désirer comme vertu.

Le résultat, c’est qu’il n’y a plus de morale sur des bases scientifiques. On conçoit d’ailleurs généralement qu’on peut s’en passer, et c’est un peu vrai: un homme mûr, accompli (ou à peu près), n’en a aucun besoin, puisqu’il est à un âge ou la vertu et le vice sont là pour rester. Mais l’éducation a besoin de balises claires. Les sciences humaines telles qu’elles se pratiquent de nos jours ont certes quelque chose à nous apprendre, mais il nous faut un véritable discours moral pour pouvoir une idée de la valeur de leurs observations.

La méthode de ce genre de discours ne devrait pas être bien différente de celle d’Aristote, dans la mesure où il nous est permis de discuter de l’idéal de l’homme en fonction du genre de société qui s’affirme de plus en plus comme le seul qui s’approche du meilleur en ce bas monde depuis la débâcle du communisme. Évidemment, on ne peut plus mettre à l’horizon l’idéal du moteur premier, de cette chose éternelle qui se contemple elle-même et fait aspirer les reste de l’univers à lui ressembler.

Mais il y a une chose qui reste digne de notre aspiration, et c’est de transcender l’animal et l’automate, en quelque sorte programmé à des tâches répétitives et à une existence éternellement pareille, pour créer quelque chose de totalement nouveau et de totalement sien. Peu importe l’aspect que prend cette créativité, elle est ce qui fait de l’homme le dieu qu’il a toujours tenté d’extérioriser sous les traits d’un autre, peut-être par peur de devoir assumer sa propre toute-puissance avec le peu de moyen dont dispose l’individu.

Je vais tenter de suivre la voie que je me suis tracé dans les prochains mois, et de faire un petit exposé sur certaines questions de morale.

2 commentaires »

  1. Salut Louis!!!
    Il faisait longtemps que je n’avais pas de tes nouvelles (et toi non plus de mes nouvelles!). Ça va?
    J’ai lu ton commentaire il y a déjà quelques jours mais j’ai dû faire quelques travails pour mes cours et je n’ai pas le temps :S J’ai commencé Journalisme finalement🙂 J’ai passé les examens pour le faire comme un « segundo ciclo ». En théorie ça veut dire 2 années, mais comme je travaille…ça va durer🙂 Je suis fatiguée mais heureuse d’étudier ce que j’aime.
    J’espère que pour toi ça va aussi! Tu continues a voyager? Études, travail…?¿?¿

    À propos de ton commentaire. Je crois que d’une partie on ne peut dire que les « médias » nous surveillent à chaque instant. L’influence et le pouvoir des médias n’est pas non plus la même chez tout le monde. Peut être tu vois ça de cette façon parce que tu as une culture et une éducation et un esprit critique. Ce que je vois en Espagne et que je crois que dans les pays qui ont des médias devéloppées il y a une grande aglomération de la propiété des médias. C’est très dangereux, parce que médias des différents types (radio, Tv, pages web,journals, revues…) et ont une très grande présence dans la société.
    Même si le niveau d’éducation est élévé, certains médias ont un très grand degré de confiance parmi l’audience. Et la transformation parfois de l’information en spectacle, ça attire encore plus d’audience.
    Les médias ne s’utilisent en géneral ici (en Espagne c’est généralisé pour chaînes publiques et privées) pour l’information ou la formation, mais pour amuser. Il faut voir aussi quel amusement! Même l’information paraît aider à garder les gens calmes et passives. Je ne l’avais pensé avant mais même le fait de s’intéresser à être au courant des nouvelles du monde…parfois fait qu’on se sent satisfaits, comme si on avait déjà fait quelque chose. Et la seule chose qu’il passe c’est qu’on sait quelques choses qui se passent dans le monde, mais ces choses continuent à passer le jour suivant et l’autre et le fait qu’on les connaït ne change rien.
    Le danger est que le fait que peu de gens sont au pouvoir politique et médiatique (très liées quand ils ne le devraient être) fait silencier quelques choses et fait que autres soient poursuivies et penalisées.
    Je ne sais pas si la déténtion de deux déssineurs d’une revue humoristique ont été détenus pour avoir fait un dessin humoristique de la famille royale (de contenu sexuel…mais c’était une blague quand même), aussi des jeunes pour avoir brûlée des photos du roi (ils risquent DEUX années de prison, quand la majorité des hommes qui tuent ses femmes ou même des violeurs, très commun aussi, sortent libres
    pour bon comportement. Finalement aussi un chanteur pour avoir parlé du roi dans ses paroles. C’est incroyable: la liaison entre pouvoir politique (de l’autre côté sans aucune liasion avec le peuple)et le médiatique, le pouvoir médiatique et l’application de la censure (voir Espagne et le cas des attentats le mars de 2004 À Madrid, voir la Russie ou le Mexique avec des assassinats continus des journalistes, aussi les etats unis,etc) et la division de la société ntre citoyens de première et citoyens de deuxième. La justice n’est pas égale pour tout le monde, ça c’est triste!

    Commentaire par Gemma — novembre 14, 2007 @ 6:43

  2. Pour ceux qui voudraient suivre, Emma répond à ce commentaire que j’ai fait au dernier article sur son blog, qui traite de l’emprise des médias.

    En bref, je disais que l’information se diffusait de plus en plus par internet, source diversifiée et vérifiable facilement, et de moins en moins par des médias contrôlés par des entreprises. De sorte que sa toute-puissance me semble exagérée, au moins au Québec.

    Je vais te répondre en deux parties, Emma. Je vais parler de ma vie sur un courriel, et je vais parler des médias ici même.

    D’après ta réponse (je n’ai pas eu le courage de relire l’article en catalan; c’est long et épuisant pour quelqu’un qui ne connaît pas la langue!), on dirait que pour toi, un bulletin juste (= qui dit ce qu’il devrait dire, de la bonne façon et conformément à ce qu’il rapporte), ça devrait immédiatement amener les gens à agir.
    Je crois plutôt que ça les mettrait face à leur impuissance. Certes, quand on veut, on peut. Mais il serait déraisonnable d’espérer de chacun qu’il sache sans investir une somme considérable de temps et d’énergie comment au mieux il peut contribuer à des enjeux qui lui sont plutôt lointains et qui se passent dans des milieux dont il ignore tout.
    Plus on vieillit et plus on prend des responsabilité, plus la somme du temps et de l’énergie dont nous disposerons dans notre vie diminue, et on en prend conscience. De sorte que très vite, un apport significatif dans l’amélioration des conditions de vie en Afrique, ou même tout simplement de celles de ses concitoyens, devient impensable.
    La philanthropie (le joli nom corporatif pour l’«industrie» des dons) et le bénévolat sont des forces majeures qui se comptent l’un et l’autre dans les milliards juste au Canada. Mais ça ne règle pas tout, et dans la mesure où les meilleures énergies des meilleurs talents vont au travail rémunéré, c’est souvent des organisations assez boboche (cf. le Jamboree Montréal 2007), l’organisation n’est pas toujours à la hauteur du travail qui est apporté.

    Pour le reste, ce que tu dis s’accorde avec ce que je remarque: on regarde la télé pour se détendre, et l’internet pour s’informer.
    Ceci dit, les faits que tu me rapportes sont effectivement troublant. Des fois je me demande si je pourrais vivre dans un autre pays que le miens. Partout où je mets le regard, il y a déformation de la vérité, culte de la pensée unique, aveuglement religieux, ou peuples qui laissent sans condition les clés du pouvoir à des tyrans sans scrupules. Je crois sincèrement que le XXIe siècle sera moins brillant que les deux derniers (sans pour autant être aussi mortel que le dernier, ou du moins je l’espère). Mais ce qui est rassurant, c’est que l’obscurantisme a toujours eu la meilleure part des esprits, et que les autres nous ont tout de même passé le flambeau.
    La raison est simple: même en contrôlant les médias, les puissants sont somme toute assez impuissant à manipuler les esprits, surtout à long terme.

    Commentaire par Mokawi — novembre 15, 2007 @ 5:55


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