Mokapop

mai 16, 2007

Le problème de l’esclavage

Filed under: Politique, Uncategorized — mokawi @ 8:44

On a beaucoup parlé pendant la campagne présidentielle française de la fierté d’être occidental. En effet, d’un certain nombre de travaux, qui visaient à corriger une pensée triomphaliste qui voyait en l’occidental le preux chevalier amenant les bienfaits de la civilisations aux populations indigènes (cf. Tintin au Congo), est né en Occident et tout particulièrement dans les contrées catholiques un sentiment très chrétien de culpabilité par rapport aux fautes commises là où leur main colonisatrice a mis le pied.

Alors que subsistait l’alternative communiste, subsistait aussi la volonté et l’espoir de rétablir par le truchement d’un agent étatique toutes les inégalités créées, de sorte que cette culpabilité n’était pas vaine: elle n’était que le prélude à la création d’un ordre nouveau d’égalité et de fraternité. Même sans prôner positivement le communisme, elle s’appuyait sur son existence pour défendre un état-providence souverain d’une économie capitaliste qui en corrigerait les défauts.

Or, comme disent les américains, if it works, don’t fix it: il fallait donner une raison de plus aux classes dirigeantes de considérer le problème comme assez urgent pour qu’il leur faille vraiment prendre le risque s’y attaquer. Comme nous vivons encore sous le coup du lourd héritage de l’église, la culpabilité est resté un mécanisme efficace pour faire vouloir et agir les gens: c’est donc tout naturellement que la gauche s’est approprié cette culpabilité pour défendre son programme.

Mais l’effondrement du communisme puis l’échec du modèle économique français nous ont montré que l’état-providence, loin d’être l’acteur vigilant qui se substitue avantageusement aux lois de la nature pour garantir l’équité sociale et le progrès économique, était en fait beaucoup trop rigide et beaucoup trop aveugle pour ne pas nuire au développement de la civilisation et de l’économie. Lorsque la gauche elle-même s’est sentie obligée de réduire la puissance de l’état-providence, la culpabilité liée au statut d’occidental est devenu parfaitement inutile, et lorsqu’on s’est aperçu que les non-occidentaux la reprenaient à leur compte pour motiver la haine de l’Occident, elle est devenu carrément nuisible.

La réponse à cela, pour certains, ce serait carrément de revenir au triomphalisme qui prévalait encore avant la Seconde Guerre Mondiale. Or, même si l’on fait abstraction du danger évident de révisionnisme te de négationnisme, cette stratégie revient souvent à mettre des épouvantails pour protéger des squelettes dans le fond du placard (pardon pour le quétaine de l’image). Pour les peuples qui ont souffert des atrocités, comme les esclaves noirs ou les aborigènes latino-américain, ça relève carrément de l’insulte.

Le truc, c’est plutôt de se mettre dans les souliers de nos ancêtres et d’écouter ce qu’ils avaient à dire là-dessus. Prenons l’exemple de l’esclavage. Déjà, on peut constater qu’elle a été populaire dans toutes les nations jouissant d’une bonne organisation politique. Évidemment, on sait que les romains et les arabes se procuraient des esclaves soit à coup de conquêtes ou en les achetant de nations qui se spécialisaient dans ce genre de commerce. En Attique ancienne dans son apogée, ils comptaient pour près du tiers de la population, généralement issus de razzias en territoire barbare. En fait, l’esclavage est si généralisée qu’on peut presque le prendre comme le signe d’une civilisation avancée.

Il y a probablement plusieurs manières de le justifier, mais évidemment, en bon aristotélicien, je ne peux que vous donner la version aristotélicienne—qui est cependant probablement une position typique. D’abord, pour les anciens, disons-le tout de suite, la philosophie et la science ne sont pas des voies pour celui qui n’a pas le sous: il faut être affranchi de la nécessité de travailler et avoir beaucoup de loisir pour s’y consacrer. Mais en fait, pour Aristote, même l’esclave a tout à gagner de son esclavage, du moment qu’il a le caractère d’un esclave et que son maître a le caractère d’un homme libre. L’esclave y gagne parce que son maître l’empêche de tomber dans toutes sortes de travers et donne un sens à sa vie.

Évidemment, cette association suppose que l’esclave ait une relation privilégiée avec son maître, ce qui était effectivement le cas en Grèce classique, où les hommes les plus riches ne disposaient que d’une poignée d’esclaves. Par ailleurs, l’association devient néfaste si le maître a un caractère d’esclave et l’esclave un caractère d’homme libre, comme l’admet Aristote lui-même. Mais les esclaves athéniens sont généralement des barbares amenés à Athènes à la suite de conquêtes dans les contrées barbares, or Aristote note que ceux-ci se démarquent justement par leur caractère servile: c’est d’ailleurs pourquoi, ajoute-t-il plus tard, ils ont tendance à n’être gouverné que par un seul homme, puisqu’il manque d’hommes possédant la vertu politique, qui est à peu de choses près celle de l’homme libre. De sorte que pour Aristote, l’esclavage n’est pas un idéal: idéalement, il faudrait que tous les esclaves de caractère soient esclaves de fait, et que tous les hommes libres de caractère le soient aussi de fait, mais l’organisation actuelle de la Cité approche cet idéal.

On peut évidemment contester la validité de la remarque d’Aristote sur l’inégalité de caractère entre grecs et barbares. Néanmoins, pour le philosophe, c’est l’organisation politique d’une tribu ou d’une cité qui détermine le caractère de ses membres. Or la polis, ou cité, qu’Aristote considère comme le seul type d’organisation où peut s’accomplir l’homme, n’est pas connue des barbares. Il est mentionné plus tard dans la politique 

En revanche, si on en vient dans un système où on n’a pas besoin d’exclaves et où l’on peut se permettre de former tous, ou quasiment tous en hommes libres, on s’évite les problèmes liés à des associations maître-esclave illégitime. Bref, le système maître-esclave n’est pas idéal, mais c’est un moindre mal par rapport à un monde où personne n’a le temps de s’occuper des affaires de la Cité ou du développement des sciences, et où les esclaves de nature seraient laissés à eux-mêmes.

Au Canada, on note une différence énorme entre les écoliers des Premières Nations et entre les écoliers de toutes les autres origines ethniques: les amérindiens qui terminent leur secondaire sont minoritaires, et souvent, les écoles donnent des diplômes qui ne sont pas reconnus par le ministère de l’éducation dans l’espoir de garder davantage d’élèves sur leurs bancs. Ailleurs, en Afrique noire par exemple, on trouve des anecdotes comme celle-là, que je tiens d’un diplomate canadien: 

Une entreprise d’informatique avait mis au point un système sensé adapter l’aéroport de la capitale à la réalité du travailleur congolais moyen, qui n’est pas réputé pour sa fiabilité. Pour que les lumières de l’aéroport soient remplacées promptement, elle avait conçu un système qui avertissait l’employé par l’intermédiaire d’un tableau à LEDs lorsque les lumières avaient besoin d’être remplacées. Au bout de quelques mois, la direction de l’aéroport s’aperçoit que malgré ce système, beaucoup de lumières de l’aéroport auraient besoin d’être changées. Elle va donc voir son employé, et réalise que celui-ci avait débranché le tableau, afin de ne pas être dérangé lorsqu’il discutait avec les passants.

Je ne sais pas si ces gens, dont les ancêtres vivaient il n’y a pas si longtemps dans des régimes tribaux, auraient intérêt à être esclaves comme le croit Aristote—en fait, j’ai la certitude que bien qu’une aide soit nécessaire, elle devrait plutôt se manifester sous un forme d’aide logistique et financière au développement et à l’éducation—mais je suis absolument certain qu’ils ne sont globalement tout à fait prêts ni pour les exigeances de la  polis grecque, ni pour une économie de marché et une démocratie de masse. Mais les Cités grecques avaient besoin d’esclave et n’avaient pas assez à cœur le bien des autres pour se préoccuper d’aide internationale comme nous l’entendons.

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