Mokapop

mars 3, 2007

La solitude des baby-boomers

Filed under: Cultures, Informatique, Uncategorized — mokawi @ 6:27

La famille, c’est toujours particulier. J’ai eu le malheur de perdre plus que ma dose d’oncles maternels dans les derniers mois, dont un qui est mort à peu près en même temps que son épouse. À travers ces dures épreuves, j’ai pu constater quelque chose de très particulier: les antichambres de la mort, à part pour nous, étaient surtout peuplés de mourants et d’infirmières. Ce qui veut dire que tous ces gens meurent seuls, ou presque, ne recevant qu’une ou deux fois par semaine.
Je peux vous dire qu’entre la solitude et les repas d’hôpital et la compagnie des fines bouches qui composent ma famille (ils servaient des soupes à se rouler à terre aux carcasses de nos malades), mon choix n’est pas difficile. Toujours est-il qu’il m’a semblé que ceux qui ont vraiment fait le calcul, ce ne sont pas les gens de la génération de mes parents, mais surtout les moins de 30 ans: leur présence était nettement sentie, même s’ils n’avaient pas la proximité de leurs aînés pour les mourants. Mais ça devait aller bien au-delà de la peur de la mort, parce que certains ont exprimé le voeu de se revoir.
En fait, c’est un fait avéré que notre génération revient à des valeurs plus traditionnelles. Là où les baby-boomers voulaient une carrière et un épanouissement personnel, les nôtres veulent travailler moins et avoir plus de temps pour leur famille. Il n’est plus question d’avoir un meilleur emploi que nos parents, donc on met nos cartes dans la qualité de nos relations. Les jeunes restent donc plus longtemps chez leurs parent (comme leurs grand-parents autrefois), ils tentent de conserver intactes leurs relation avec ces dernier. Bref, si on considère la rapidité avec laquelle nos parents ont envoyé nos grand-parents en foyer, on peut dire que c’est le retour du parent prodigue.
Alors pourquoi je vous parle de ça? Je viens de voir une émission à Télé-Québec où une poignée de vieux syndicalistes fustigeaient une demi-célébrité québécoise parce qu’elle soutenait que l’ordinateur rapproche les gens plutôt que de les isoler. En fait, je vous donne leurs arguments (ceux dont je me souvienne):

1 – L’inauthenticité du rapport virtuel
2 – L’ordinateur n’est pas un outil qui permet de bâtir (le rapport avec la problématique, c’est que ça devient un moyen de masturbation intellectuelle)
3 – L’utilisation de l’ordinateur fait compétition aux activités sociales, telle le traditionnel souper familial
4 – Les jeux simulent un rapport à l’autre malsain.

De toute évidence, quiconque soutient (2) connaît très peu l’ordinateur. Il y a quand même une raison pour laquelle 95% des entreprises (à vue de nez) sont informatisés. Je ne veux même pas m’attarder à tous les endroits où on s’est mis à bâtir des trucs qui n’auraient jamais vu le jour sans ordinateurs. J’ai mis cet argument parce qu’il est si imbécile qu’il prouve hors de tout doute que ceux qui l’emploient ne savent pas de quoi ils parlent.
L’argument 1 est du même acabit, mais il est assez vague pour tenir vaguement la route si on le considère comme signifiant que des choses comme le langage non verbal, qui ne se retrouvent pas sur le chat ou le courriel. Je ne crois pas qu’il aurait convaincu Wittgenstein, mais si on est assez accro des implications métaphysiques du rapport direct, alors on peut lui donner une certaine valeur. Cependant, malgré cela, on ne peut nier que le rapport virtuel a une authenticité qui lui est propre. Les chatteurs ont créé des façons de converser nouvelles, c’est bien connu, mais ce qui est moins connu, c’est que le chat a invité et invite toujours ses adeptes à réinventer la communication et les jeux de langage. Or, le langage n’étant pas une toile uniforme, mais plutôt une constellation d’étoiles entre lesquelles les vides sont des zones d’accès difficile pour l’expression, une telle liberté permet de formuler plus précisément ce qu’on veut dire. Par exemple, le chat permet un accès illimité au langage parlé comme au langage écrit, de même qu’à des mots nouveaux ou des nuances qu’ont ne peut suivre à l’oral.
Ceci pour dire que si l’authenticité, c’est une meilleure expression et une meilleure compréhension, le chat a certains avantages. Même si tous admettent que la présence n’est pas la même.
Le troisième argument marche mal dans les faits. Le souper traditionnel a surtout subi le coup du carriérisme et de la télévision. Il est certes difficile pour les parents de décoller leur ado de l’écran pour les faire souper, mais somme toute, tant que les parents sont là pour les décoller, le souper n’est pas en danger. Et franchement, ce n’est pas d’hier qu’on a de la difficulté à faire bouger les ados (sauf à la douce époque où il était bien vu de les sodomiser, mais encore là il a fallu inventer la philosophie pour les convaincre de ne pas trop faire de bêtises).
Le quatrième argument a été soulevé dans le passé concernant la télévision, les sports, etc. Et il a été prouvé qu’il ne tient pas vraiment: il y a un monde entre le massacre virtuel et la réalité. À preuve, une société pacifique comme il n’y en a jamais eu! Je crois sincèrement par expérience que celui qui a « fraggé » vingt fois son meilleur ami durant l’après-midi a beaucoup moins envie de coller des baffes. Certes, la télé et les jeux vidéos, lorsqu’on en abuse, rendent de mauvaise humeur, mais c’est comme toutes les bonnes choses: μηδέν ἄγαν, pas d’excès.
Ce qui a vraiment donné à l’ordinateur sa réputation d’asocial, c’est l’usage qu’en ont fait les baby-boomers. Ils sont incroyablement résistants à l’usage du chat, qu’ils méprisent; au mieux, ils utilisent la téléphonie par internet, qui est pourtant assez médiocre merci. L’ordinateur est souvent associé aux obligations, comme le travail, le courriel est une source de pourriel et d’horrible chaînes, mais pas vraiment de contact parce que leurs amis les appellent ou leur envoient une carte une fois de temps en temps. Il est rare qu’ils conversent avec des gens de Barcelone ou de Beijing avec ça.
Il n’ont pas confiance en les ressources électroniques, parce qu’ils croient souvent que le web en est à la phase d’il y a une décennie, où l’essentiel des pages web étaient des pages personnels faites par des quidams qui parlent de leurs chats et de leurs hobbies, alors que des initiatives comme Wikipédia ou de nombreux projets universitaires donnent un contenu au fait des développements les plus récents, ce que les vieilles encyclopédies ne peuvent se permettre. Ils sont par ailleurs convaincus que le commerce électronique est très risqué, même s’ils ne prennent jamais le temps de déchirer convenablement leurs correspondance financière, ce qui est doublement risqué. Comme ils sont dépassé par l’inventivité qui démarque le web, et par le changement que ça apporte constamment, ils ont peur de se lancer dans des activités qui les exposeraient à une participation active. Ils n’écrivent pas dans les forums, ils ne partagent pas leurs connaissances dans wikipédia, ils ne visitent pas les blogs, ils ne savent pas ce que c’est qu’un fil de nouvelle ou un podcast. Bref, ils ne jouent pas le jeu.
Pour apprécier l’outil de communication qu’est l’ordinateur, encore faut-il l’utiliser. En fait, je crois qu’il y a un autre problème, cette fois-ci exclusif au Québec: les baby-boomers n’ont pas suivi autant de cours de science et de mathématique, mais ils ont suivi davantage de cours de langue et de sciences de l’homme. Les sciences humaines et les lettres sont des sciences fermées: l’homme reste le même, ce que l’on décrit, ce sont ses variations, et non pas son progrès. À la limite, notre connaissance de l’homme vaut celle de Platon et d’Aristote—d’ailleurs, c’est un fait que l’Éthique à Nicomaque inspire encore beaucoup nos contemporains. En revanche, les mathématiques, la logique et les sciences pures sont ouvertes: tout deviendrait réductible à des nombres, de sorte qu’en les agençant comme il faut, on peut optimiser la réalité et la compréhension qu’on en a. Les nouveautés technologiques, si elles sont l’expression d’un agencement de choses connues et compatible avec notre vision du monde, restent domaine connu et facilement assimilable; si au contraire elles semblent s’éloigner d’éléments clés de la nature de l’homme, comme le corps, elles sont vues comme un obstacle.
Sans doute cette anthropologie est-elle aussi au coeur du paradigme qui a causé la solitude des baby-boomers. Le baby-boomer cherche à combler les besoins de sa nature et à s’exprimer selon des voies qui sont inscrites en lui: par ce soucis égocentré, il en vient à voir ses proches comme des obstacles (cf. Sartre), et ses proches ne voient plus l’intérêt à le fréquenter.

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