Je reviens tout juste de camp de printemps, assez meurtri merci parce que j’ai passé toutes mes nuits à bavarder jusqu’à 4h du matin avec une très charmante personne alors que je me levais à 6h le lendemain. En fait, j’ai le cerveau dans les vaps à cause de la grippe subséquente, donc j’implore votre clémence pour mes inexactitudes et mes éventuelles fautes.
Comment le “politiquement correct” peut devenir accommodement déraisonnable
Autrement, le camp a été une franche réussite, notamment parce que la formule de faire travailler ensemble tous les groupes d’âge a bien fonctionné. Néanmoins, notre chef de groupe nous a rapporté qu’un parent avait critiqué le fait qu’on utilise le mot “voler” dans les règles du grand jeu de la fin de semaine, et demandé qu’on le remplace à l’avenir par des mots comme “prendre”.
La logique derrière cette requête est inspirée d’une compréhension approximative de la pensée humaniste des années soixante, qui voudrait faire passer toute la construction de l’individu par le langage. L’idée est que la cognition du bien et du mal se fait par assimilation du réel à des “tags”, comme le mot “voler”: en permettant à l’enfant de jouir (i.e.: faire avancer son équipe) d’un acte qu’on identifie comme “vol”, on lui enseignerait à jouir de tout acte qu’on appellerait voler.
Or, à ce train-là, tous les jeux seraient plus aptes à pervertir l’enfant qu’à lui enseigner à être quelqu’un de bien: au soccer et au hockey, on doit battre l’adversaire et lui prendre le ballon ou la rondelle, au ballon chasseur ou au ballon chinois, il faut carrément le tuer, au “singe au milieu”, il faut que celui du milieu vole la balle… À ce compte, il ne resterait que le haki.
Pourtant, on continue de croire à la mission éducative des jeux. Pourquoi? En mettant en jeu des situations indésirables (danger de “mort”, guerre entre clans, etc.), on crée un stress artificiel où l’enfant doit utiliser toutes ses ressources pour s’en sortir. Et dans un jeu bien construit, il réalise que ses ressources les plus efficaces, c’est l’esprit de groupe, la coopération, le travail et l’effort, et que ses plus grands dangers, c’est la malhonnêteté, la tricherie et tous les autres trou-de-cul-ismes.
Néanmoins, la première réaction de notre chef de groupe, qui est pourtant une femme très intelligente, a été de manifester son accord avec la critique.
Je ne suis pas sûr qu’elle eût eu la même réaction si elle n’avait pas été aussi épuisée par le camp, mais je crois que cette attitude est néanmoins symptomatique de deux choses. Tout d’abord, de la pression qui est exercée sur l’éducateur: les parents se sentent le droit d’exiger des éducateurs qu’ils suivent les principes pédagogiques qu’ils considèrent comme “justes”, parce que les éducateurs leur donne généralement raison, mettant leur propres principes au second plan. L’idée est que l’enfant appartient à ses parents, ce qui est évidemment faux: comme l’enfant une fois éduqué est un citoyen, et appartient à sa société, il est raisonnable de penser que son éducation, du moins son éducation sociale, devrait appartenir à la société. En ce sens, les suggestions des parents devraient être retenues comme telles, mais ne devraient pas avoir valeur de paroles du souverain.
La différence générationnelle
Ensuite, il y a, je crois, quelque chose de générationnel. Les voix, unanimes, qui se sont élevé contre l’accommodement, étaient les voix des animateurs de ma génération et de celle de ceux qui n’ont que dix ou quinze ans de plus que moi. Pour ma part, l’accommodement était si clairement et si instinctivement insensé que j’aurais sans doute renvoyé les parents à leurs oignons même dans un état de fatigue et de maladie dix fois pire que celui dans lequel j’ai terminé le camp. En revanche, j’aurais facilement vu mon père, ma mère ou d’autres animateurs de la même génération réagir de la même façon que mon chef de groupe—comme quoi ce n’est pas un cas isolé.
Je crois qu’il y a quelque chose là. La génération de mes parents est encore attachée à une transcendance—celle des principes de la démocratie—qui remplace en quelque sorte les principes légitimés autrefois par la religion. Dans cette mesure, l’individu et ses droits sont sacrés. Laisser l’enfant à la société plutôt qu’à l’adulte serait alors une atteinte aux droits de cet adulte à élever ses enfants selon les valeurs qu’il épouse, et une atteinte aux droits des minorités de manifester leur différence.
Évidemment, dans la pratique, ce genre de principes pose de nombreux problèmes, qui apparaissent de façon beaucoup plus éclatante dans la sphère pédagogique: j’ai mentionné le stress sur les éducateurs; on peut ajouter le conflit entre différents systèmes de valeurs et la difficulté d’organiser une classe alors que la légitimité de chaque activité peut être à tout moment questionnée.
Ajoutons à ceci que toutes les menaces qui se sont montrées à nous, jeunes québécois, ont toujours semblé venir de fondamentalisme basés sur une transcendance. Ajoutons encore à ceci que la mort du communisme donnait toute la place à une conception du monde néo-libérale, où les problèmes se règlent à la base, dans la sagesse naturelle des interactions humaines, plutôt que dans la lourde intervention de l’état, qui ne pouvait s’empêcher, en changeant la donne, de créer des effets pervers ailleurs dans le système.
La solution qui s’impose, dans un tel cas, est une pensée immanentiste, qui cherche ses réponses dans le monde plutôt que dans les cieux de principes fondamentaux. Plutôt que de synthétiser le bien ex nihilo puis d’y faire s’y accorder le réel, il s’agit plutôt de synthétiser le bien à partir du réel—ou plutôt à partir de ce qu’il y a de meilleur dans le réel. Du coup, la capacité à faire le bien relève davantage de la capacité à prendre les bonnes décisions suivant une bonne vision, que de la capacité à être absolument fidèle aux principes.
La menace de l’Islam
Dans de telles circonstances, il est clair que lorsque vient en jeu la guerre idéologique que nous a déclaré l’Orient musulman, la réaction diffère. J’ai l’impression que ceux de la génération de mes parents vont soit vouloir tenir à leurs idéaux jusqu’au bout, quitte à laisser une place dangereuse aux valeurs musulmanes, soit rejeter carrément tout Islam et repositionner leur foi en la démocratie sur une foi en les valeurs occidentales voire chrétiennes ou catholiques d’une façon un peu kantienne.
À l’opposé, notre génération va soit se baser sur son expérience du multiculturalisme dans l’éducation et déduire que les problèmes d’accommodements raisonnables se doivent d’être résolus dans le détail, par le bon sens des individus, soit considérer sans subtilité qu’il y a une guerre à gagner, et que tout ce qui peut nous aider à la gagner est bon à prendre.
Je crois évidemment que la meilleure attitude est celle qui consiste à faire confiance à la sagesse populaire. La guerre idéologique n’a d’intérêt que pour les extrémistes musulmans, qui motivent ainsi des jeunes gens à joindre leur rang et qui leur donne une voix au niveau international. Les frottements sont inévitables, mais du moment où on les constate et où on les reconnaît, leur solution va venir dans le particulier. La menace n’est pas assez grande pour qu’il faille convoquer l’armée de l’air.