Malgré les efforts soutenus de millions d’individus, de milliers d’ONG et de très nombreuses autres institutions, malgré le fait que les femmes sont maintenant plus instruites que les hommes, malgré le fait que les femmes font davantage passer leur carrière avant leur famille, et donc, à l’encontre de toute logique, l’écart salarial entre les deux sexes se creuse.
En ce lendemain du jour de la femme, on ne peut que se sentir impuissants devant de tels résultats. Il est difficile de penser à un enjeux de société qui a connu une attention aussi constante dans les dernières décennies (à part évidemment la fameuse « question nationale » pour les canadiens et surtout les québecois). Autant dire qu’il s’agit d’un échec retentissant.
Pourtant, on sait tous que la chose aura très peu de répercussion dans les médias, au près de la population et même dans les efforts des activistes qui veulent améliorer le sort des femmes. La cause n’est pas le manque d’intérêt de la population—après tout, on est tous homme ou femme, et donc on est tous concernés—mais un puissant mélange d’impuissance, de bonne volonté et de mauvaise rhétorique. Impuissance, car personne ne sait trop comment réagir, personne ne connaît de solution. La bonne volonté, parce que nous craignons que de trop publiciser cet échec spectaculaire ne vienne compromettre les efforts de ceux qui promeuvent des meilleurs pratiques en matière d’embauche.
La mauvaise rhétorique, c’est l’ensemble du soi-disant message féministe tel qu’il nous parvient à nous, humble public, et qui nous encourage à garder un peu stupidement le cap.
Prenons, pour fins de comparaisons, la rhétorique d’Aristote, qui est toujours un canon actuel, même si ce n’est qu’un canon parmi d’autres. En gros, Aristote préconise une forme de dialogue qui s’étend à toute la cité. Pour convaincre quelqu’un de quelque chose, vous prenez des valeurs communes, vous ajoutez des faits et circonstances connues de tous, et vous dérivez des conclusions. Si vous voulez convaincre les gens de délaisser une idée, vous devez les convaincre que la déduction qui amène à la conclusion est invalide, ou qu’une ou plusieurs des prémisses sont invalides.
Par opposition, le soi-disant message féministe (c’est-à-dire ce que les médias nous présentent souvent comme tel) ne considère jamais son auditoire comme autre chose qu’un enjeux et un objet. Comme personne ne nie le bien-fondé du projet d’amener la femme à égalité avec l’homme, mais que des indicateurs indiquent encore une grande iniquité, alors c’est que le problème est dans l’inconscient, collectif et individuel. Donc c’est à une élite éclairée de nous guider vers une pensée véritablement égalitaire. Nous en revanche, le public, nous sommes des brebis malades qui désirons la rédemption et ne savons pas comment y parvenir. En cet état, notre discours est douteux, à peine digne d’oreille, car avoir grandi submergé dans la pensée patriarcale nous empêche de penser le féminisme convenablement.
Mais n’avons-nous pas grandi dans la pensée patriarcale? Y a-t-il quelqu’un d’assez pur pour y avoir échappé? Certes non, mais en y mettant beaucoup de persévérance et de ténacité, certains révolutionnaires peuvent aspirer à la pureté après avoir analysé chacun de ses gestes, chacunes de ses pensées pour les soustraire à l’influence du vilain. Donc celles et ceux qui sont aptes à nous éclairer sont des fanatiques, et comme tout fanatique, ils sont aussi orthodoxe. C’est pourquoi ce discours ne semble pas s’être renouvellé depuis la révolution tranquille.
Je ne sais pas exactement la cause du recul, mais je sais une chose: un discours qui objectifie son public—et surtout les femmes, puisqu’elles ont été plus touchées que les hommes par les nouvelles normes sociales et qu’elles sont devenu l’auditoire-cible de ce discours—et qui ne se renouvelle pas est certain de s’essouffler. Même lorsqu’une écrasante majorité supporte ses idéaux fondamentaux.