Après une semaine consacrée principalement à la biologie et la chimie organique (pour ceux qui l’ignorent, je me prépare à passer le MCAT, l’examen d’entrée en médecine pour les universités anglophones d’Amérique du Nord), je me suis attaqué à la chimie générale.
Mes souvenirs de chimie du cégep sont disparates. Je me rappelle un prof qui ne souriait que lorsqu’elle parlait potin avec les bonnes petites filles de la classe de sciences pures, parce qu’elle-même semblait s’ennuyer à mourir durant ses cours (Je tiens à dire qu’elle était quand même très professionnelle et fort compétente. Mais pas du tout genre feu sacré.) Quelques TPs avec mes amis en première année, qui finissaient toujours bâclés et qui étaient suivies de beuveries au bord du ruisseau de la Brasserie (je n’avais que 16 ans et j’avais l’air d’en avoir 12).
De la matière, je ne retiens pas grand-chose—je viens de découvrir pourquoi: la chimie n’exprime rien sur le monde. Pas la moindre observation d’ordre cosmologique.
La physique newtonienne exprime mathématiquement les mouvements du monde: elle raconte l’effort et l’impact, elle va jusqu’à prédire précisément quand une balle frappera un mur, à quelle vitesse et si elle le traversera. Elle tue le hasard, donne sa consistence au temps, à la causalité, à la responsabilité. C’est une science essentielle moralement.
La chimie organique est comme un grand jeu de construction dans un monde parallèle. C’est l’espace représenté en plus petit où se créent toutes sortes de produits aux capacités surprenantes comme les combustibles et les sucres, qui font se mouvoir vivants et machines. Rien n’est pur, tout est artificiel, à l’image de notre monde. L’artifice donne sens au travail et à l’histoire. La chimie organique est aussi une science moralement correcte.
La statistique est une science très ennuyeuse, mais elle donne un pouvoir sur le hasard et rend intelligible des nombres qui ne le seraient pas autrement. Elle aussi permet de prendre son destin en main.
La chimie générale, en revanche, se démarque par son manque de sens—elle en manque tant qu’elle doit ordonner les choses en dépit du bon sens. On relève les propriétés des éléments, et on les classe sur un tableau périodique qui n’est plus vraiment un tableau tellement il est croche et discontinu. On note des réactions, leur vitesse, leur point d’équilibre, leur recette, on utilise des calculs extrêmement sybillins (mais toujours trop simples pour avoir de l’intérêt) pour obtenir au mieux des prédictions démesurément approximatives, puisqu’ultimement c’est l’expérience qui nous dira si la réaction va effectivement se produire dans ces conditions-là, ou s’il faut accélérer le tout. Bref, aucune beauté théorique. Et comble de tout, rien de grandiose n’en sort vraiment, puisqu’on ne fait qu’apprendre ce qu’il faut pour la pâte lève au four! La chimie nous montre au sommet de l’impuissance, et la communauté scientifique réagit à ce constat-là comme toute communauté démocratique réagit lorsqu’elle se voit dans une telle position: elle remplit des formulaires et classes ses dossiers.
La chimie nous apprend que le monde n’est pas fait pour être intelligé, même s’il est effectivement intelligible. Elle nous apprend la validité de classifications disharmonieuses et aux approximations (voir aux manipulations de résultats et donc à la tricherie). La nature qu’elle dépeint est malicieuse, elle donne inutilement du fil à retordre au chercheur, qui est finalement confronté à un monde sans sens, où le fruit du travail n’est plus que l’ombre de ses efforts. La chimie est donc immorale.